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La jetée. Du temps suspendu au moment de conclure. Morceau d’une fiction- analyse.

par Barbara Houbre, mai 2020

« La jetée » de Chris Marker, sortie en 1962, est un chef-d’œuvre du cinéma français. Fait d’images fixes et d’une voix off, il évoque avec horreur et poésie le temps suspendu. Ce film n’est pas sans faire écho à la situation d’exception que nous traversons et le confinement qui en découle.

Face à la troisième guerre mondiale la vie humaine a capitulé. A la surface de la terre ne règne plus qu’un souffle empoisonné. Les quelques survivants se sont réfugiés dans les galeries souterraines de Chaillot. Les scientifiques ont pris le pouvoir, nouveaux gardiens du temple d’une vie réduite à ses besoins. Des expérimentations sont menées sur les vaincus. Les hommes, transformés en arpenteurs du temps, se doivent de trouver un remède dans le futur pour quitter leur condition de rats. Mais les voyages sont un échec. Ils conduisent soit à la mort, soit la folie.

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance ». Tout commence par la fin. Quelques années avant la guerre, alors qu’il est enfant, en promenade sur la jetée de l’aéroport d’Orly, il assiste à la mort d’un homme. Un corps s’effondre devant une femme épouvantée. L’enfant fixe dans sa mémoire ce visage féminin, doux et souriant d’avant le surgissement de la mort. C’est grâce au souvenir de ce visage féminin que l’homme est choisi pour l’expérimentation. « Rêver un autre temps permet de s’y intégrer ».

Les expériences commencent. L’homme parcourt le passé. Ne délire pas, ni ne meurt. Mais souffre. Le visage de la femme apparaît. Elle est devant lui. Ils se parlent. Sans passé ni futur, l’instant tisse leur rencontre. Ils se promènent dans les jardins ainsi qu’au musée « des bêtes éternelles ». Face au succès des voyages, les scientifiques veulent à présent l’envoyer dans l’avenir. L’homme réalise alors que leur rencontre au muséum était la dernière.

Les hommes du futur offrent au héros la centrale d’énergie nécessaire à la survie de l’humanité et lui proposent de les rejoindre, sachant que de retour dans les souterrains il sera abattu. Mais l’homme, nostalgique, désire plutôt retrouver le monde de son enfance, celui d’avant la guerre.

Il est sur la jetée, à Orly. Il s’élance vers la femme en songeant qu’enfant il se trouvait là. Mais ses tortionnaires l’ont poursuivi. Il comprend soudain que la mort de son souvenir n’est autre que la sienne. « Je suis l’homme ».

Le film est constitué d’images fixes. Chris Marker inscrit la mort du héros dans son regard d’enfant. Tout commence grâce à la fin. La rencontre avec la mort soutient la vie.

Une image n’a pas de temporalité en soi. Dans sa fixité, elle n’a ni début, ni fin. Il faut la parole, le commentaire, pour la situer dans le temps, l’animer et qu’enfin une histoire puisse advenir. En cela la parole peut s’inscrire dans la chronologie. La succession des mots, des signifiants apporte une temporalité. Le réel, lui, est sans histoire. Il est hors temps et hors lieu. Irreprésentable, innommable. Nous ne pouvons pas, à proprement parler, le qualifier d’immobile ; il relève plutôt de l’éternel.

Le traumatisme advient de la rencontre avec le réel. « Je devais avoir cinq ou six ans. Ce ne sont que quelques images. C’est confus mais en même temps très net. Ça m’a marqué. Mes parents aimaient aller sur la jetée d’Orly le dimanche, voir les avions décoller. Surtout mon père. Il parlait de la conquête du ciel par l’homme. Il était fier. Il me disait qu’un jour on marcherait sur la lune. Une fois, lors de la promenade dominicale une femme se tenait là, au bout de la jetée. Elle souriait, avait l’air heureux. Tout à coup un bruit sec claque dans l’air et un homme s’effondre à quelques mètres d’elle. La femme le regarde, effrayée. Son regard. Elle hurle mais on ne l’entend pas. Le bruit d’un avion qui décolle couvre son cri. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris : c’était la mort d’un homme. »

Dans le temps troué, l’homme se promène. Si l’évènement est situé chronologiquement, il se répète, revient toujours à la même place. Un temps passé conjugué au présent. Un temps présent qui réinterprète le passé. Initialement, la scène dont l’enfant est témoin n’a aucun sens pour lui. Elle fait troumatisme. Ce n’est que dans un second temps qu’une signification est apportée : la mort d’un homme. Le traumatisme peut devenir fantasme. Lors de ces deux temps le sujet choit de sa position, disparait.

Lacan qualifie cette disparition d’aphanisis. Elle advient lorsque la pointe du désir se présente. Là où ça parle, le « je » s’efface (Lacan, 1959) [1]. Chris Marker n’offre pas de noms à ses protagonistes. Il s’agit de « l’homme » et de « la femme ». En révélant ce qu’il y a de plus étranger chez notre héros, l’histoire n’en est que plus intime. Dans la scène inaugurale, l’enfant rencontre le désir de l’Autre. Le désir de cette femme au bout de la grande jetée et celui de cet homme qui s’élance vers elle. Le drame avec le désir c’est qu’il renvoie toujours à un autre désir. A la béance ne répond qu’une autre béance. Le « noyau énigmatique » du désir, notre héros s’en accommodera avec la compréhension après-coup du sens de la scène : la mort d’un homme. Mort rendant impossible la réalisation du désir, le maintenant ainsi vivant. Le meurtre du père est la condition pour la jouissance. L’homme va alors poursuivre l’objet de son désir, le regard de cette femme d’une autre génération et d’un autre espace ; le mouvement, les voyages comme « noces de l’espace et du temps » (Miller, 2004)[2]. Seule image animée du film : un battement de cils de la femme s’éveillant après la nuit, son regard apparaissant puis disparaissant, par éclipses.

Le temps du confinement peut être vécu diversement. Si par moments, « il passe trop vite », à d’autres, il est à l’arrêt. L’annonce de la fin, ponctuation attendue, est parfois relativisée. A quand le prochain confinement ? Le quotidien est habituellement arrimé aux mots : « café », « réunion », « enfants », « dîner », « sport », « rendez-vous », etc… lorsque que ces derniers décrochent, le vécu de la temporalité en est directement affecté. Ajouter à cela, la confrontation au réel, du fait de la pandémie. Le temps a alors peu à voir avec la linéarité « passé, présent, avenir » qui relève de l’histoire, de la physique classique, de la biologie, de la course des planètes, du césium. C’est le temps de Newton comme une ligne ; hors soi. Un temps forclos (Miller, 2004). Mais notre condition humaine fait de nous des arpenteurs du temps.

L’inconscient freudien est hors temps. Il n’a pas de passé. Il ne connaît pas l’oubli. Il est intemporel et s’inscrit dans l’après-coup. Le désir non plus ne connait pas la chronologie. « [] Si le désir ne fait que véhiculer vers un avenir toujours court et limité ce qu’il soutient d’une image du passé, Freud le dit pourtant indestructible. [] Le désir indestructible, s’il échappe au temps, à quel registre appartient-il dans l’ordre des choses ? – puisque que qu’est-ce qu’une chose ? sinon ce qui dure, identique, un certain temps. N’y a-t-il pas lieu ici de distinguer à côté de la durée, substance des choses, un autre mode du temps – un temps logique ?[3]» (p. 33, 29 janvier 1964, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse).

Lacan fera l’effort d’intégrer l’intemporalité et l’après-coup dans la structure même du langage. Dans Les quatre concepts, l’inconscient est repris en termes d’ouverture et de fermeture, tel un battement. Le sujet apparaît pour disparaître ensuite. Le signifiant représentant le sujet pour un autre signifiant, il s’inscrit « entre » ces derniers. Le signifiant comporte en lui un impossible dans son rapport au temps. En effet, le signifiant est différent de lui-même. Avec l’affirmation « Un homme est un homme », les deux signifiants sont identiques et ils sont pourtant parfaitement différents au niveau de leur signification dans leur emploi comme sujet ou comme attribut. En logique cela s’écrit : « A est différent de A ». Nous sommes loin d’une formalisation mathématique. C’est l’introduction de la dimension temporelle qui apporte au signifiant un certain signifié. Se présente dans un premier temps le signifiant puis dans un second temps le signifié au regard d’un autre signifiant. Le signifié ne peut surgir dans le même temps que le signifiant. Le point d’impossibilité du signifiant dans son rapport au temps, forcément différé, est illustré dans le film, lors de la scène inaugurale, par la coprésence du héros alors qu’il est enfant et dans le même temps, adulte. Mais également par le recours au sophisme que le héros présente aux hommes du futur : « Puisque l’humanité avait survécu, elle ne peut pas refuser au passé les moyens de sa survie. Ce sophisme fut accepté comme un déguisement du destin. »

Pour comprendre le caractère impossible que le signifiant imprime dans son rapport au temps Lacan définit un nouveau temps : le temps logique mentionné plus haut (Lacan, 1966)[4]. Il se décline en trois modulations du temps, trois moments de l’évidence, dans le mouvement du sophisme[5].

(1) L’instant de voir. Malgré son nom « […] il n’est point pourtant entièrement identifiable à ce que j’ai appelé tout à l’heure le fondement structural de la surface du tableau » (1965)[6]. Lacan nous invite à penser son lien avec le langage au-delà de l’instant d’un regard. Il rapproche ce moment de la synchronie. Concept issu de la linguistique, la synchronie (sun– « avec » et –khronos « temps ») est opposée par Saussure à la diachronie. Il s’agit de « […] l’ensemble des faits qui forment un système, considéré méthodologiquement comme échappant à des modifications évolutives, à un moment donné de l’évolution d’une langue […] » ( Rey, 2006, p.3724)[7]. L’instant de voir c’est le moment de surgissement du réel. Ce qui importe ce n’est pas tant ce qui est vu, que ce qui n’est pas vu.  

(2) Le temps pour comprendre ou la diachronie. La diachronie (dia- « à travers ») est un néologisme de Saussure évoquant « l’évolution des phénomènes linguistiques dans le temps » (1907-1908 Saussure).  Lors de ce temps, s’observe « une intuition par où le sujet objective de plus que les données de fait » (Lacan, 1966, p. 205). Lacan va identifier ce moment à la structure solide et « irréductible » de la bouteille de Klein, objet topologique[8] qui ne peut être appréhendé qu’avec l’introduction d’une quatrième dimension : le temps. A cette étape, l’action est suspendue. Le sujet est dans l’attente. Cette attente peut se traduire par la fixation, la répétition du traumatisme où tout ce qui va advenir « après » sera interprétée à la lumière du trauma (Galland, 2007)[9].

(3) Le moment de conclure. C’est le temps logique de la hâte à travers la solution trouvée par le sujet et vécu comme un temps de retard. Le moment de conclure implique le jugement. La certitude y est anticipée comme vraie, le propre du vrai étant de résister au temps. A l’égard du traumatisme, c’est le moment où le sujet va, après avoir fait plusieurs fois le tour de la question[10], quitter sa position de victime en réalisant un acte. C’est dans ce troisième temps que le « je » et l’identification adviennent, dramatique pour notre héros mélancolique « Je suis l’homme mort ».

Pour sortir du sophisme, Miller (2004) nous invite à considérer deux lignes du temps. Une se dirigeant vers le futur, le temps chronologique. Et une seconde, rétrograde, se dirigeant vers le passé. Le retour sur un évènement et la signification qui lui est attribuée prend valeur de vérité dans l’après-coup. Cette dernière n’est pas interrogée puisqu’elle s’inscrit alors à nouveau dans le temps chronologique, prenant la valeur du destin. Cette relecture, habituellement offerte dans le cadre des psychothérapies, est également fréquente dans l’amour ; les amants ne pouvant se résoudre au hasard de leur rencontre. Les deux temps, chronologique et logique, se superposent. C’est ainsi que l’homme, à l’instar de La jetée de Chris Marker, inscrit le futur dans le passé pour justifier son destin. Reste à savoir pour combien de temps…


[1] La formule du fantasme dont témoigne les analysants comprend cet effacement du « je » « un enfant est battu », « une femme est violée », « un homme est pris », « battre ou se faire battre, il n’y a que deux possibilités », « on me lèche », etc.

[2] Miller JA. Introduction à l’érotique du temps. La cause freudienne 2004 ; 56 : 61-85.

[3] Souligné par nous

[4] Lacan J. Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Un nouveau sophisme. In : Lacan J. Les écrits. Paris : Éditions du seuil ; 1966. p. 197-225.

[5] Lacan a recours à un problème de logique bien connu « Les trois prisonniers » que nous n’exposerons pas ici et dont la solution se présente comme un sophisme, une erreur logique.

[6] Lacan J. Problèmes cruciaux pour la psychanalyse. Séminaire XII, 1964-1965. Séance du 13 janvier 1965. Non publié.

[7] Rey A. Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le Robert-Sejer. 2006.

[8] Une bouteille de Klein est une surface sans bord, inorientable (pas d’avant, ni d’arrière, ni droite ou gauche), qui ne possède ni intérieur, ni extérieur. Elle est constituée de deux bandes de Moebius dont l’endroit et l’envers ne peuvent être différenciés qu’à partir de la dimension temporelle.

[9] Galland I. Les trois temps du traumatisme. Le temps chronologique et le temps psychique. Actualités CECOS. 31 octobre 2017. https://www.cecos.org/?p=5590

[10] Tours et détours de la bouteille de Klein, ou comme l’engage Gorog (2006), plusieurs passages à l’intérieur du cross-cap. Les passages représentant deux temps distincts mais ne correspondant qu’à un seul moment pour l’objet a. Gorog JJ. Le temps logique. L’en-je lacanien 2006 ; 2, 135-142.

COVID 19 : Guerre ou test de notre humanité ?

par Thierry Nussberger

Nous sommes en guerre ! Ainsi sur le ton de la tragédie le chef de l’état nous introduit dans une dimension particulière du vivre ensemble. Usant de l’anaphore à la suite de son prédécesseur, Emmanuel MACRON a bien saisi la portée de cette figure de style. Elle avait plutôt réussi à redonner du crédit à François HOLLANDE.


Pourtant l’emploi de cette terminologie n’est pas sans poser question car elle n’est pas sans effet. Lorsqu’un peuple apprend qu’un autre peuple lui déclare la guerre cela produit une nécessité de rassemblement dans la perspective d’une défense nationale. Déclarer que nous sommes en guerre c’est déjà appeler à cette unité nationale, et quand le chef de l’état nous le dit, c’est sous la casquette du chef des armées qu’il est.


Et tout d’un coup un glissement sémantique s’opère : du statut de citoyens nous passons tous au statut de soldats. Le chef de l’état est un chef des armées que nous ne pouvons plus contester. Dans la même logique l’ennemi est désigné : le Covid 19. Mais le Coronavirus n’a aucune intention de nuire, comme c’est le cas pour une personne ou un peuple qui se montre hostile vis-à-vis d’un autre peuple et veut le détruire. Le virus est juste un organisme qui cherche un milieu intra-cellulaire pour se reproduire.


Ce tour de passe passe sémantique a évidemment une fonction : rassembler les français autour de la personne du président, qui devient le chef de tous. Celle aussi de masquer tous les manquements de nos gouvernants eu égard, entre autres, à la politique de santé, au bien être des personnes âgées, à la considération du personnel soignant. En fait il n’y a pas eu de politique de santé mais plutôt un abord économique de celle-ci afin qu’elle coûte le moins cher possible.


Ainsi le personnel de santé change de catégorie il n’est plus un professionnel de santé mais un soldat appelé à combattre l’ennemi. En ce sens il est déjà désigné comme volontaire, il n’a plus le choix. Quand bien même aurait-il envie de se mettre à l’abri qu’on le traiterait de lâche, et en temps de guerre un lâche est lynché. Au plan inconscient ce n’est pas sans effet non plus, l’idéal du moi ainsi sollicité ne peut que s’identifier au combattant sans peur, héros de cette nouvelle guerre. Nous avons ici un effet de communication que les mentalistes connaissent bien : la manipulation par le choix forcé.


Depuis trente ans nos gouvernants sont à la solde du Cac 40, ils se sont courbés devant les pressions des lobbies et des actionnaires au lieu de défendre le bien social. Nos dirigeants ont perdu le sens politique, qui concerne, faut-il le rappeler, la science de la cité et non la science économique. Le chef de l’état sait très bien qu’il n’a jamais pu créer un lien solide avec la base, il essaie donc de créer une unité à partir de sa place de chef des armées. Le pari est de rassembler ainsi le peuple grâce à cette nomination de l’ennemi.


Le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, ne s’est pas trompé le 11 avril 2020 lors d’une allocution télévisée, en prenant le contre-pied du président français : « Non, cette pandémie n’est pas une guerre. Les nations ne s’opposent pas à d’autres nations, les soldats à d’autres soldats. C’est un test de notre humanité…Cette crise fait ressortir le meilleur et le pire des gens. Montrons aux autres ce qu’il y a de meilleur en nous », a-t-il déclaré.
Pas une guerre mais un test de notre humanité.


Le président allemand sait de quoi il parle quand il affirme que cette pandémie n’est pas une guerre mais un test de notre humanité. Il est l’héritier, avec le peuple allemand, d’un lourd passé qui n’en a pas fini avec la culpabilité. Un homme aux prises avec sa paranoïa, plus dangereux que le Covid, avait désigné un ennemi commun : le peuple juif, et cet homme grâce à ses effets oratoires et à la “folie” logée en chaque être humain a emmené avec lui des nations dans une sombre tragédie. L’humanité avec Hitler s’est révélée avec ce qu’elle avait de pire. Ce n’est peut-être pas pour rien que le président allemand prend le contre-pied du président français. A quoi veut-il donc nous rendre attentif ?


Que le meilleur et le pire cohabitent en chacun de nous, les chrétiens et les philosophes depuis fort longtemps l’avaient conçu, Freud et Lacan le démontreraient plus tard. L’apôtre Paul décrivait cet antagonisme tragique dans l’épitre aux Romains (7 / 18-25) :« Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma nature propre : j’ai la volonté de faire le bien, mais je ne parviens pas à l’accomplir. En effet, je ne fais pas le bien que je veux mais je fais au contraire le mal que je ne veux pas. Or, si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi. Je découvre donc cette loi: alors que je veux faire le bien, c’est le mal qui est à ma portée…Malheureux être humain que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort ? »


Cette loi qui confronte l’homme à faire ce que sa raison condamne, Freud et à sa suite Lacan l’ont rencontrée dans leur pratique et ils l’ont théorisée. Freud dans le malaise de la culture postule qu’une « hostilité primaire des hommes les uns envers les autres menace la société de la culture de désagrégation”.


« L’homme n’est pas un être doux, en besoin d’amour, qui serait tout au plus en mesure de se défendre quand il est attaqué, mais qu’au contraire il compte à juste titre parmi ses aptitudes pulsionnelle une très forte part de penchant à l’agression. En conséquence de quoi le prochain n’est pas seulement pour lui un aide et un objet sexuel possible, mais aussi une tentation, celle de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ce qu’il possède, de l’humilier, de lui causer des douleurs de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui donc, d’après toutes les expérience de la vie et de l’histoire a le courage de contester cette maxime ? Malaise dans la culture PUF p.54.
Il faut donc que la culture mette tout en œuvre pour assigner des limites aux pulsions d’agression des hommes. De là donc la mise en œuvre de méthodes pour endiguer ces pulsions. Le commandement d’amour du prochain vient là comme idéal mais aussi comme impossible à atteindre « car rien d’autre ne va autant à contre courant de la nature humaine originelle. Freud ibidem p54 »


L’apôtre Paul ne disait pas autre chose quant à cette nature humaine qu’il appelait le vieil homme, soumis aux œuvres de la chair (les pulsions ) et qui avait besoin de la grâce pour mettre en pratique la Caritas. L’homme n’est pas ontologiquement bon. Les religions du père font reposer cela sur un crime commis contre le Père. Par la manducation du fruit interdit qui donne la connaissance du bien et mal, l’homme se faisait l’égal de Dieu, il devenait un semblable et non un Autre. Ce fut le péché d’Adam et Eve, qui n’est autre qu’un ratage, au sens de manquer la cible, ce que signifie le terme hébreux Hattat traduit par “péché”.
Lacan montrera en quoi ce ratage est lié à la Parole. Car la parole n’est que représentation du monde qui nous sépare d’un réel innommable et nous invite à construire notre réalité propre. L’homme, par le fait qu’il parle n’est donc plus dans l’ordre de la nature, il perd ainsi une grande part de l’ instinct. Par contre il devra acquérir à la sueur de son front les outils physiques et psychiques pour appendre à vivre et donner un sens à sa vie d’homme. Cela le confronte non plus à une loi déterminée qui lui impose des comportements mais à un choix, et notamment celui de céder à ses pulsions ou de se conformer à la loi de la culture.


Le petit d’homme se construit, du fait de son désaide initial, en s’appuyant sur cet Autre qui assure sa survie, la mère d’abord puis son plus proche environnement. Cet autre sera son premier objet d’amour dont il devra se détacher pour conquérir son statut de sujet. L’autre qui le constitue est aussi celui qui l’empêchera de s’accomplir, qui l’aliénera. Pour se détacher de ses proches avec lesquels il reste identifié il mettra en œuvre la pulsion agressive auquel s’associera plus ou moins de culpabilité. Lacan déploiera son concept de captation imaginaire et montrera comment le narcissisme de l’enfant se construit sur l’image de l’autre. L’enfant s’y confond et s’y identifie. Ainsi nait la triade : Je, tu, l’Autre que la richesse de la langue française nous permets d’entendre comme un « je tue l’autre » . Pour que le « Je » advienne il faut en passer par ce fait psychique et structurale de l’agressivité portée à l’endroit de l’autre pour m’en séparer. Ce fait se rejoue à l’adolescence ou l’enfant, en passe de devenir un adulte, recherche le parent pour s’assurer de sa présence protectrice et l’agresse aussitôt, avec plus ou moins de violence, parce qu’il représente celui qui l’empêche de progresser, de s’autonomiser. Quel parent n’a pas été déconfit face à cette ambivalence déconcertante de son ado ?


C’est ce que dit Lacan lors d’une conférence en mai 1948 « nous devons accommoder notre pensée pour comprendre la nature de l’agressivité chez l’homme et sa relation avec le formalisme de son moi et de ses objets. Ce rapport érotique où l’individu humain se fixe à une image qui l’aliène à lui-même, c’est là l’énergie et c’est là la forme d’où prend origine cette organisation passionnelle qu’il appellera son moi. Cette forme se cristallisera en effet dans la tension conflictuelle interne au sujet, que détermine l’éveil de son désir pour l’objet du désir de l’autre : ici le concours primordial se précipite en concurrence agressive, et c’est d’elle que naît la triade de l’autrui, du moi et de l’objet… » L’AGRESSIVITÉ EN PSYCHANALYSE PAR JACQUES LACAN – conférence prononcée à Bruxelles en mai 1948 au 11ème Congrès des psychanalystes de langue française, publiée dans la Revue Française de Psychanalyse, juillet-septembre 1948, tome XII, n° 2 pp. 367-388.


Le test pour l’humanité consiste-t-il en cette capacité qu’a l’homme de ne pas céder sur ses pulsions mais plutôt de se conformer à la loi qui limite le profit que l’homme prédateur veut tirer de son prochain. Le registre du discours guerrier repose sur la mobilisation de la pulsion de destruction. Or il ne s’agit pas tant de détruire le Covid que de comprendre comment il « fonctionne ». Pour cela c’est l’intelligence qui est sollicité, pas la pulsion agressive. Nos soignants ne sont pas des guerriers mais des hommes et des femmes qui mettent en commun leur intelligence et leur capacité de s’identifier à leur prochain pour leur porter secours. Ce ne sont pas des héros solitaires se sacrifiant sur l’autel de l’état pour le bien du peuple. Ce sont des professionnels sous payés et pressurés à qui l’on demande beaucoup. Aujourd’hui l’es hommes du pouvoir les portent aux nues, hier, au mieux on ne les écoutait pas, au pire on les refoulait à coup de bombes lacrymogènes ou de canon à eau ( c’est ce qui a été fait aux infirmières en 1995 lors des manifestations des coordinations infirmières).


Pour endiguer l’épidémie nous n’avons pas besoin d’un chef de guerre, mais de scientifiques, de chercheurs, de médecins, d’infirmières, d’aide soignantes. Nous avons besoins d’hommes politiques qui, parce qu’ils sont au service de la cité, et non des grands patrons, peuvent aider à mettre en œuvre les préconisations des experts médicaux.


Or ce discours guerrier masque le profond dédain que nos gouvernants ont depuis longtemps pour les professionnels de la relation et du soin , sinon la haine pour tous ceux qui sont faibles et malades. Comment expliquer sinon le peu de moyens donner aux hôpitaux ou aux secteurs médico-social. Les malades, les faibles, les désœuvrés sont une plaie pour l’ économie libérale. Seuls les battants, les loups, ceux qui « en ont », sont valorisés. Bien sûr cette haine est masquée par des discours trompeurs, on fera semblant de s’intéresser au bonheur du peuple. Telle ces entreprises qui mettent en place des lieux de méditations,de relaxation pour le bien de leur salarié. Le dalai lama et Mathieu Ricard sont des hommes bénis par les grandes entreprises. Quand vous méditez vous laissez venir toutes vos pensées, tous vos affects mais vous n’y prêtez pas attention, vous vous concentrez sur votre mentra, sur le flocon de neige qui tombe ou sur votre tâche. Vous êtes dans « l’ici et maintenant », ainsi tout glisse comme sur les plumes d’un canard. Vous n’êtes plus affectés par la pression que vous met l’entreprise, le harcèlement d’un cadre. Si les thérapies du bien être ont tellement le vent en poupe dans les grandes entreprises, ne croyez pas que ce soit pour votre bien. C’est juste le masque du peu d’intérêt que les grands patrons portent à votre qualité de sujet car ce qui les intéresse c’est que votre capacité de production soit au top. Sous la bienveillance se cache ce que Freud avait repéré de la pulsion agressive chez l’être humain qui se manifeste par la manière « de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail ».


Alors le test de notre humanité dont parlait le président allemand sera-t-il celui de savoir si l’on va continuer de fonctionner selon cette logique du chiffre ou selon la logique de l’attention porté à l’autre en tant que sujet et non objet de satisfaction de mes désirs.

– Le constat d’une soignante face à un réel insoutenable –

texte proposé par Julie, aide-soignante, analysante

Je suis aide-soignante en poste nuit depuis 8 ans dans un EHPAD pouvant accueillir 120 résident(e)s.
Je travaille en binôme avec une collègue ASL (Assistante de soin), qui s’occupe de l’hygiène des locaux et m’aide également dans certaines tâches (sur accord de la direction) qui sont devenues avec les années de plus en plus nombreuses. Je précise qu’il n’y a, ni infirmière, ni médecin d’astreinte et en cas d’urgence, je dois me tourner vers le SAMU.
Je fais la distribution des médicaments dans chaque étage, puis je réponds aux sollicitations des résident(e)s à toute heure de la nuit. Je veille à leur sécurité, confort mais aussi à leur état de santé si fragile et imprévisible.
Certaines actions qui, antérieurement étaient réservées aux infirmières/infirmiers, sont aujourd’hui, par manque de moyens, attribués au personnel de nuit, par exemple la prise de glycémie, la prise des paramètres, soigner la survenue de plaies superficielles non infectées.
Il m’arrive aussi de répondre aux appels de certaines familles qui par manque de temps n’ont pas pu prendre des nouvelles de leur proche pendant la journée. Parfois, j’annonce le décès d’un proche à une famille, c’est un moment chargé émotionnellement et qui peut être déstabilisant suivant les situations.
La pandémie de Covid-19 qui a impacté les structures de soins, n’a fait que révéler l’ampleur des défaillances en termes de continuité des soins, que cela soit dû au manque de matériels indispensables pour les soignants mais aussi aux difficultés de remplacements du personnel.
Ce manque chronique de personnel qui dure depuis des années, est déjà palier par celles et ceux encore en poste, très souvent épuisées mais qui par leurs dévouements concourent à faire fonctionner les services.
L’expression « la santé n’a pas de prix, mais elle a un coût » est devenue une provocation, face à un système qui a misé sur une stratégie de rentabilité de ses hôpitaux et de tous les acteurs rattachés à ce réseau.
Une rentabilité de la santé qui s’est réduit sur plusieurs années à peau de chagrin, demandant aux soignants de faire même avec rien.
Par conséquent, l’entraide est prônée comme ligne de conduite dans toutes les structures de soins, pour se substituer au manque d’effectifs et surtout éviter le remplacement par souci économique. La solidarité est une valeur humaine mais qui par son exigence épuise davantage des corps et des esprits déjà surmenés.

Il m’est arrivée à de nombreuses reprises d’accompagner jusqu’à leur dernier instant des personnes en fin de vie. Afin de préserver leur dignité, une toilette est pratiquée après le décès en respectant les volontés du défunt et de sa famille diminuant ainsi l’aspect mortuaire. Cette pratique fait partie de la continuité des soins et me permet en tant que soignante de faire le deuil de cette personne. Cependant, les recommandations récentes de l’HCSP (Haut Conseil de la santé publique) sur la prise en charge du corps inanimé, nous recommande de ne plus toucher le corps, ni lui rendre hommage par le biais de la toilette mortuaire ou même d’une cérémonie. Le corps du défunt sera emballé dans un sac hermétique et vite remis aux services funéraires. Je me retrouve dès lors démunis, n’étant plus en capacité de remplir complètement mon rôle d’accompagnement. Mon processus de résilience est ainsi mis à mal.
De plus, il y a ce paradoxe entre le sentiment d’impuissance face à une réalité avec laquelle je dois m’adapter, sur laquelle j’ai peu de prise, et l’image héroïque du soignant véhiculée par le gouvernement au travers des médias.
Comment faire face et vouloir continuer malgré tout ?
À cette question, je n’ai pas de réponses toutes faites mais j’ai cependant d’autres interrogations. Cela fait plusieurs années qu’un travail de réflexion est demandé sur l’euthanasie et plus largement sur l’accompagnement vers la fin de vie. Je ne mentionne pas ici les modalités pratiques car pour les avoir rencontrées sur le terrain, les services de soins palliatifs et HAD, celles-ci sont à mon sens plutôt bien organisés et adaptés. Je pencherais plus sur une vision en accord avec ce qui pour nous hommes et femmes du XXIe siècle, considérons comme étant une mort digne.
Suite à la pandémie un décret du 28 mars 2020 mentionné jusqu’au 15 avril, donne droit aux médecins de pratiquer une sédation profonde par Rivotril. Cette prescription est venue heurter l’opinion publique, l’interprétant comme un passe-droit à l’euthanasie. Le Rivotril est un sédatif prescrit comme support contre la douleur, conséquence de la détresse respiratoire provoqué par le virus Covid-19 et qui pourra être administré aux résident(e)s qui n’auront pas accès aux soins d’urgences. La Fédération des pharmaciens d’officine (FSPF), confirme que cette prescription accessible à tout médecin vise uniquement « la prise en charge palliative des patients confrontés à un état asphyxique et ne pouvant être admis en réanimation ou pour lesquels une décision de limitation de traitements actifs a été prise ».
Cette proposition d’une sédation profonde sur fond de discours de réduction de la souffrance, se montre bien insuffisante à faire accepter cette idée de mort digne dans des conditions déjà dégradées et insuffisantes à préserver la dignité humaine.
La plupart des soignants, vous diront  » j’ai fait ce métier par vocation, pour aider, sauver et soutenir « .
Le « prendre-soin » dans un contexte de performance économique peut être perçu comme une contrainte, mais également une obligation à laquelle on se soumet par devoir moral, par peur du licenciement, par crainte du rejet et du jugement, par la perte de sens dans une vie toujours plus complexe et exigeante.
Enfin, lorsque bien souvent des situations professionnelles deviennent trop récurrentes et mettent à mal le bien-être au travail, le dialogue devient presque inaudible et incompréhensible entre l’administration et le personnel, tant les objectifs et les attentes de part et d’autre sont aux antipodes.
Il s’ensuit alors une perte de sens, dans un contexte de travail devenu étranger à nos propres valeurs, lesquelles font encore la raison de notre engagement au quotidien. L’économie de la parole est devenue essentielle dans mon métier, me permettant de rester audible, d’éviter le surinvestissement et les écueils avec ma hiérarchie mais aussi de faire respecter mes limites.
Comme le soulignait, Marguerite Duras, « Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit »

Julie – aide soignante – le 19/04/2020

Liens: https://www.hospimedia.fr/…/20200325-gestion-des-risques-le…
https://www.vidal.fr/…/rivotril_clonazepam_et_paracetamol_…/
https://www.lemonde.fr/…/coronavirus-masques-surblouses-du-…

Téléanalyse

par Olivier Linden

« Toute la psychologie est jusqu’à présent restée prisonnière de préjugés et d’appréhensions d’ordre moral ; elle ne s’est jamais hasardée dans les profondeurs. » Cette citation lapidaire, qu’on voudrait extraite de l’œuvre du premier psychanalyste mais que l’on doit à l’un de ses éminents prédécesseurs, est aussi un caillou dans la chaussure. Elle nous fait perdre l’équilibre, dévier du chemin rectiligne que l’on s’était tracé ou qui semblait tracé pour nous. Et pour peu qu’on accepte de se déchausser pour ôter ce corps étranger bien embarrassant, il faut encore qu’on reprenne le rythme de la marche après avoir remarqué que nos vieilles semelles étaient bien usées. Après des années d’un travail de sape visant à exclure la psychanalyse du champ de la santé mentale et du travail social, au prétexte qu’elle ne se prêterait pas au rigoureux travail d’une évaluation dite scientifique, seule susceptible de garantir son efficacité et éventuellement son innocuité, certains psychanalystes ont consacré une énergie folle à tenter de montrer que leur discours était compatible avec le discours dominant, histoire peut-être de s’en convaincre eux-mêmes ou de ne pas trop perdre de leur prestige passé. Mais que devient ce discours s’il renonce à sa composante subversive ? L’idéal délirant d’une prise en compte holistique de la santé de nos concitoyens doit-il nous conduire à accepter que ne soient reconnues que les pratiques dont l’efficacité a été validée à un moment donné, au détriment d’autres frappées définitivement dans le même mouvement d’obsolescence ?

La crise que nous traversons aujourd’hui, si tant est que nous puissions si tôt en tirer un enseignement, nous indique que nos certitudes quant à l’avenir sont bien fragiles, et nous invite à revoir nos pratiques. Un fait étonnant dont il nous a été permis d’être le témoin distancié par le prisme déformant de la presse et des autorités de santé, est la prédiction quasi prophétique des nombreuses conséquences fâcheuses qui allaient survenir dans le contexte du confinement : flambée des troubles anxieux voire de stress post-traumatique, inflation des addictions en tout genre, violence… réalité d’autant plus scandaleuse que nous sommes à présent bien démunis pour traiter ces conséquences quand elles arrivent, étant donné que ceux qui en sont les victimes ne voient pas se déployer les mêmes dispositifs d’urgence que ceux qui sont malheureusement frappés par le virus. Il n’est pas question de se voiler la face en affirmant que les dégâts collatéraux cités ci-dessus ne sont pas en partie prévisibles, quitte à ne pas les prévenir, mais la crise que nous vivons est inédite et ses conséquences le seront aussi. Il est prudent de suspendre certains jugements hâtifs et de cesser de croire que nos vieilles recettes sont toutes à même de répondre à l’urgence contemporaine. Une « chance » pour les psychanalystes et l’ensemble des cliniciens dont la parole est au cœur de la pratique : leur cadre a volé en éclat du jour au lendemain. Si certains précurseurs avaient déjà une expérience du travail à distance, au téléphone ou via les réseaux sociaux, la plupart étaient restés attachés au dispositif plus conventionnel de la consultation en présentiel, en face à face ou sur le divan. Dans les institutions, le travail à distance qui était déjà expérimenté quand la situation l’exigeait, n’était tout simplement pas valorisé dans l’établissement des rapports d’activité. Il a suffi d’une rapide mise à jour des logiciels de gestion des dossiers des usagers pour changer la donne.

Quelle incidence sur notre exercice ? Les pratiques qui se réfèrent à la psychanalyse ne sont pas des pratiques sans le corps. Y compris quand sur le divan il y a extraction du regard, les corps sont là, en présence. Les tentatives de ritualisation des séances, figées jusqu’à la stéréotypie chez certains, plus souples chez d’autres, n’empêchent pas que le corps se manifeste en permanence de manière désordonnée, quelle que soit les justifications théoriques sur lesquelles on s’appuie. Peut-être même ces manifestations sont-elles plus remarquables à mesure que l’un ou l’autre, analyste ou analysant, tente de neutraliser ce qui ne relèverait pas du pur champ du symbolique. En séance, ça regarde, ça sent, ça bruisse… aléas de la rencontre, mais aussi parce que parfois quelque chose peut se soutenir autrement que par la parole. Et puis un jour, le corps est à distance. Absent ? Les manifestations dont il s’agit plus haut sont remplacées par le grésillement de la ligne, les interférences du réseau, le figement de l’image… parfois par le silence absolu du micro qui se met en veille quand l’autre ne parle plus. Mais le corps de l’autre est toujours là, à distance, dans un espace fantasmé qui peut être l’espace domestique sur lequel une brèche sonore ou visuelle s’ouvre. Et puis il y a les patients qu’on ne connaît pas et qu’on accepte de recevoir au téléphone parce que leur détresse subjective mérite qu’on y prête attention, ou tout simplement parce que l’institution a établi que cela peut constituer une nouvelle modalité de rencontre. L’extension de ce type de pratique, espérons qu’elle ne se généralise pas dans l’après-coup tant elle peut sembler pratique pour limiter des coûts et des efforts qui jusque-là avaient toute leur place dans la démarche, sera à étudier au moment opportun, ainsi que ses conséquences.

Dans cet « instant de voir » qui est celui qui est en jeu actuellement, nous ne voyons rien, ou plutôt nous ne nous voyons plus. Cela donne-t-il à voir quelque chose ? Sous le coup du forçage médiatique, ce que nous entendons est l’injonction faite aux professionnels de la santé et du social de s’adapter à la crise et d’anticiper ses effets dévastateurs. Cette injonction, nombreux l’ont devancée dans un sursaut charitable ou par esprit de sacrifice. Les gens vont être traumatisés, il faut se mettre à leur disposition, y compris gratuitement, pour pallier la catastrophe qui ne manquera pas de se produire. Il y a une tentation réelle à se mettre à la disposition de l’autre en souffrance qui est tout à fait honorable, mais à propos de laquelle on peut s’interroger. L’autre a-t-il forcément besoin qu’on se mette à sa disposition ? Ne pouvons-nous lui être d’un quelconque secours qu’en en anticipant une urgence supposée ? Rappelons aussi que cette offre d’avance de parole se situe dans un contexte où les espaces de consultation se raréfient aussi bien dans le secteur public qu’en libéral.

Souvent calquées sur le modèle médical, les psychothérapies qui sont promues actuellement le sont parce qu’elles ont fait leurs preuves. Des études déterminent l’intérêt de tel ou tel traitement en fonction de la pathologie ciblée. L’orientation psychanalytique n’adhère pas à ce postulat. Elle ne cible pas un trouble mais peut concerner un sujet, ce sujet correspondant peu ou prou aux effets de langage qu’on trouve chez tout être parlant, fut-il malade ou bien portant. C’est parce qu’il parle que l’homme peut adresser une demande, et cette demande excède la satisfaction d’un besoin. Dans une période d’épidémie et d’isolement social, il est plus que jamais important de tenir compte de ces besoins, surtout quand leur préservation garantit l’équilibre voire la survie de ceux qui les expriment, mais il est aussi indispensable de comprendre dans quelles coordonnée subjectives ils s’inscrivent. En effet, quand un besoin fondamental est perturbé chez un être humain, il ne s’agit pas simplement de le traiter comme un dysfonctionnement et de tenter de l’éradiquer comme on éradiquerait un bug dans un programme informatique ou un virus dans un organisme. Il s’agit aussi de chercher à comprendre la manière dont ce besoin a été investi subjectivement par l’individu qui en témoigne par le langage. Une pratique de soin qui ignorerait la dette qu’elle a à l’égard de la psychanalyse en tant que promotrice de l’attention à la parole singulière du sujet manquerait à coup sûr la dimension humaine des corps vivants dont elle a le souci.

Pour revenir à la citation de Nietzsche, placée en exergue de ce texte, nous pouvons suspendre notre jugement sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire et écouter les patients, les usagers, les analysants. Que nous disent-ils, otages confinés de nouveaux dispositifs d’écoute et de soin ? Quand ils ont la chance de ne pas être touchés de près par le virus qui a mis le monde sens dessus dessous, et ils sont heureusement encore nombreux, ils reviennent avec les énoncés particuliers d’une souffrance qui a évolué au gré des développements de l’actualité mais qui ne s’y réduit pas toute. La guerre que certains livrent au quotidien, parfois inscrite dans le temps, parfois relevant de l’urgence vitale, ne fait pas d’eux des combattants de troisième ligne. Il y a lieu de distinguer confinement et rupture du lien social. Celui-ci est menacé en permanence, concrètement par des mesures de salubrité publique, et plus insidieusement par les effets que ses mesures produisent sur chacun d’entre nous et qui vont des élans de solidarité aux manifestations de haine les plus troublantes, en passant et c’est peut-être le plus fréquent par l’anesthésie de l’engagement individuel dans la communauté. Cela aussi, il s’agit de l’écouter et de l’entendre. Non pas de le rejeter comme l’expression d’une part abjecte de notre humanité, mais de le traiter comme l’expression des pulsions destructrices qui nous habitent singulièrement et dont les bouleversements de l’histoire favorisent parfois une émergence accrue.

Hommage à Jean-Michel FOURCADE

par Thierry Nussberger

Décès de Jean-Michel FOURCADE, un représentant majeur de la psychothérapie multiréférentielle

Dans le fil de notre approche épistémologique des psychothérapies et des psychanalyses nous en sommes restés à l’abord des psychothérapies psychocorporelles/émotionnelles et des psychothérapies intégratives première génération*. Cet abord devait se faire au cours des deux séances du séminaire qui ont été annulées pour cause de pandémie Covid 19. Elles sont évidemment reportées à une date ultérieure.
Dans cette perspective nous vous aurions parlé de l’apport d’un théoricien et fondateur de la psychothérapie intégrative, qui a fait le pont entre les thérapies émotionnelles (ou psychocorporelles), dont il fut le leader dans les année soixante-dix, et la psychanalyse : Jean- Michel FOURCADE.
Jean-Michel FOURCADE est décédé dimanche 12 avril 2020. Il avait fondé la Nouvelle Faculté Libre de Psychothérapie ( NLFP )pour y dispenser une formation de psychothérapeute multi-référentiel. Son approche suppose qu’un psychothérapeute est plus efficient en ayant plusieurs outils conceptuels, théoriques et pratiques pour aborder la problèmatique de son patient. Les problématiques plus archaïques étant accueillis avec une approche plus corporelles ou émotionnelles, les problématiques œdipiennes se traitant dans une approche psychanalytique.
Jean_Michel FOURCADE collaborait avec des personnalités importantes du monde de la psychothérapie et de la psychanalyse. On retrouvait parmi les enseignants de la NFLP, Max PAGÈS (Professeur à Paris 7 – Trace ou sens : le système émotionnel, Hommes et Groupes éditeurs) , Edmond MARC ( Prof à paris X, Guide pratique des psychothérapies Retz) y intervenait ponctuellement des représentants importants du monde de la psychothérapie ou de la psychanalyse tel Roger GENTIS (leçon du corps – Flammarion).
Jean-Michel FOURCADE était un homme brillant mais aussi une personne chaleureuse et humaine.
Jean-Michel FOURCADE était psychothérapeute/psychanalyste, Docteur en Psychologie clinique, Directeur de la N.F.L, enseignant au Master de Psychologie clinique de l’Université Paris 8, Président de la Fédération Française de Psychothérapie Intégrative et Multiréférentielle, auteur de « Les personnalités limites – editions Eyrolles »

* Ceci pour les distinguer du courant des psychothérapies intégratives actuelles, celle que j’appelle de deuxième génération, qui ne s’appuient principalement que sur les apports ou les liens faits avec les neurosciences -TCC, EMDR etc… )

Coronavirus et hommes de POUVOIR

par Thierry Nussberger

Boris JOHNSON est hospitalisé atteint profondément dans sa santé! Lui qui bravait avec arrogance le virus en promettant de serrer les mains de tous ceux qu’il rencontrerait. Ça, c’était le 03 mars 2020!

Aujourd’hui fini de fanfaronner, le réel l’a rattrapé. Ah, comme il se sentait fort Boris! Lui qui, petit, rêvait de devenir « le roi du monde » ainsi que le confiait sa sœur Rachel à son biographe. Aujourd’hui le voilà terrassé par « Covid-19 » l’empereur du monde ! Espérons que grâce au courage des soignants il s’en sortira.

C’est incroyable ces hommes politiques comme il peuvent être confiant en leur propre force, en leur capacité à vaincre le réel, à le transformer à leur image !

A nous y faire croire en tout cas, comme de grands illusionnistes !

Oui ceux qui nous gouvernent ont l’assurance qu’ils sont à même de diriger un pays, voire le monde. Une conviction qui peut apparaître très tôt dans l’enfance comme en témoigne Rachel à propos de son frère Boris. Nicolas Sarkozy avait lui aussi confié qu’il avait toujours voulu être président. Bien avant de se raser. A l’âge où les petits garçons veulent être pompier ou footballeur. 

François Mitterrand quant à lui a grandi dans l’idée que sa famille était d’ascendance royale.

Faut-il une conviction, née dans l’enfance pour que celle-ci fasse fi de toutes les barrières et transforme le rêve en réalité : un rêve d’enfant !

Et quand on a cette assurance-là comment peut-on regarder les faibles, ceux qui n’y arrivent pas ? Comment ne pas évoquer à leur propos le manque de volonté, la complaisance dans la suffisance, le manque d’ambition. Face à quelqu’un qui est en échec, qui ne trouve pas de travail alors que l’on a traversé toutes les épreuves pour devenir Président, comment ne pas répondre « je traverse la rue et je vous en trouve moi du travail ».

Faut-il donc avoir cette assurance pour être élu ? Y a -t-il chez ces personnes quelque chose qui nous fascine dans l’hystérisation de leur discours, pour que nous soyons comme subjugué. L’image d’un narcissisme où règne la complétude nous fascinerait-elle, nous ferait envie comme l’enfant que décrit St Augustin : « J’ai vu de mes yeux, et bien observé un tout-petit en proie à la jalousie : il ne parlait pas encore et il ne pouvait sans pâlir arrêter son regard au spectacle amer de son frère de lait. »

Et si certains hommes, forts de cette conviction que rien ne les atteindra, que rien ne les arrêtera nous faisaient envie. Nous les admirerions parce que nous les supposerions avoir l’intelligence et la compréhension des choses du monde. Nous les envierions parce qu’ils se présentent tel des phallus, non châtré, non soumis à la castration qui est le lot de chaque homme. Ils nous ferait ainsi croire qu’il serait possible de ne pas y être soumis.

Il est vrai qu’en politique les hommes hésitants, bégayants n’inspirent pas le peuple, quelque soit l’intelligence de leur propos.

Et pourtant ces hommes qui séduisent par la rhétorique du pouvoir nous mène le plus souvent à la catastrophe. Depuis plus de trente ans on nous rabâche que le réel c’est l’économique. Les hérauts et les héros de ces discours nous ont appris à tout sacrifier sur l’autel du CAC 40. Il suffit d’un virus pour qu’un autre réel fasse valoir ses droits. Et ces hommes-là se révèlent bien incapables de tenir la barre d’un bateau qui part à la dérive.

Mais si on pense aux grands hommes de l’histoire. Et surtout au tout premier grand homme de notre culture judéo chrétienne : Moïse !

Élevé par une servante, il avait lui aussi un mythe familial. Lorsque Dieu l’appelle ce n’est pas à un homme assuré auquel il s’adresse. Moïse ne ressemble en rien à Charlton Heston, dans le film de Cécil.B.de Mille, qui élève sa verge pour fendre la mer avec la même gestuelle qui lui fera plus tard brandir une winchester.

Moïse est bègue ! Ah oui ça il faut le lire dans la bible : Moïse dit au Seigneur : « Pardon, mon Seigneur, mais moi, je n’ai jamais été doué pour la parole, ni d’hier ni d’avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur ; j’ai la bouche lourde et la langue pesante, moi ! Exode Chap 4 vers.10 »

Pas très envie d’y aller Moïse, tellement embarrassé qu’il provoquera le courroux du Seigneur quand il répliquera : « Je t’en prie, mon Seigneur, envoie n’importe quel autre émissaire. »

Moïse n’a pas l’aisance des rhéteurs, ni le désir de diriger un peuple. Le bégaiement c’est l’hésitation, c’est le manque d’assurance, l’embarras des mots qui ne veulent pas sortir.

Chez celui qui l’écoute ça crée l’agacement, l’envie de terminer les phrases du bégayeur avant lui, même si on risque de lui faire dire autre chose. Le bégayeur ne crée pas l’invidia, le sentiment de complétude.

Dieu choisit de drôles de personnages pour aller parler au peuple.

Jonas n’a pas non plus tellement envie d’aller à Ninive pour inciter le peuple à se détourner de leur mauvaise conduite. C’est quand même Dieu qui lui demande d’y aller ! ça éviterait que la colère divine s’abatte sur le peuple. Jonas fuit ce qu’il sait devoir faire et il termine dans le ventre d’un monstre marin. Les hommes que Dieu appelle ne sont pas des courageux, des gars qui traversent la rue, le désert ou la mer aussi facilement que ça ! Et Jacob ne deviendra Israël, ne conduira le peuple qu’après avoir eu la hanche démise dans son combat avec l’ange.

Ce sont des hommes bègues, procrastinateurs, couards, boiteux que Dieu choisit pour guider le peuple. Des hommes castrés, qui ne font pas envie. Alors comment se fait-il que les peuples acceptent de les suivre ? Qu’avait-il donc à donner avec leur handicap ?

Que peuvent bien nous dire ces textes sur le choix qu’un Dieu fait pour conduire les peuples ?

Sexuellement libéré, pas si facile !

par Thierry Nussberger

Le mot « sexe » a de nos jours une connotation liée à une jouissance de droit qui ne serait pas référée à la question même du désir. Depuis qu’une soi-disant libéralisation sexuelle est prônée avec force par toute forme de pratique – trouvant leur apogée dans la formulation dite révolutionnaire : « Il est interdit d’interdire[1] » – tout le monde a droit à la jouissance et la norme est que tout un chacun doit jouir ! Ce qui serait le pendant de la formule « il est interdit d’interdire ». Notons au passage cet impératif d’une censure de l’interdit et de la suprématie du devoir jouir. Mais comment prôner la liberté si la liberté même de l’interdit est d’emblée interdite ? La jouissance s’érige en maîtresse à qui l’on se soumet.

Libération sexuelle et lutte des classes
Historiquement on peut repérer un lien établi entre classe sociale soumise et laborieuse avec la répression sexuelle. Ainsi certains psychanalystes freudo-marxistes, proposèrent de remédier à la soumission des classes laborieuses en promulguant la libération sexuelle. Le constat étant que la société capitaliste canalise l’énergie sexuelle des masses en les faisant travailler et donc produire. Si de surcroît les masses laborieuses produisent aussi des enfants pour servir le système alors ce dernier encouragera aussi la reproduction par un système familiale de type patriarcale et s’appuiera sur l’église pour en assurer la pérennité.

La sexualité est ainsi normée dans ses fins : la procréation au service d’une société capitaliste permet d’avoir à disposition une main d’œuvre soumise, disponible et peu coûteuse.

On remarque que pour les religions catholiques et protestantes, toujours à la lisière des pouvoirs, quand elles ne sont pas introduites au sein même de ceux-ci, la sexualité n’est pas référencée à la jouissance mais à la conservation de l’espèce et de la transmission des biens. Elle doit être ainsi encadré par le sacrement du mariage. Et c’est bien ce qu’il s’agit d’endiguer : la jouissance. Le péché originel étant interprété comme une consommation abusive de l’acte sexuel pour un plaisir jugé malsain. L’éducation, la médecine vont être tributaire de cet encadrement de la jouissance par la loi.

Encadrer la sexualité
Ainsi il faudra pour l’éducateur canaliser les forces sexuelles des adolescents par le travail et le sport. Les médecins, les éducateurs, les religieux vont prêcher les vertus de l’effort sportif ou intellectuel pour canaliser, fatiguer le jeune adolescent aux prises avec les forces obscures de la sexualité, et récupérer cette énergie pour le bien social. La sexualité est ainsi perçue comme pouvant concourir à la déstabilisation d’une société productiviste et industrieuse. L’énergie qu’elle est censée contenir doit être récupérée aux fins d’un productivisme chevronné et d’un idéal qui soutient le lien social.

C’est ainsi, par exemple qu’un médecin psychanalyste marxiste, Wilhelm Reich émit l’idée que la cause des névroses était dû à la manière dont la société occidentale obligeait, de par sa structure, à la répression de la sexualité et il milita pour une libération de l’orgasme. Tout cela fut concomitant de la libéralisation des mœurs qui voulait porter un coup fatal à toutes les religions du Père et à ses avatars tels les sociétés et systèmes de type patriarcales. Le Père dont il est question ici est proche du père mythique de la horde primitive dont parle Freud dans « Totem et tabou » : celui qui fait la Loi, qui possède toutes les femmes et à qui les fils sont soumis. Le père jouisseur donc ! Ce que l’on voit ici, c’est que la sexualité est abordée en terme d’énergie qui, si elle est soustraite au plaisir sexuel, à l’orgasme, peut être récupérée pour être au service du travail ou du sport, eux-mêmes agent de lutte contre la jouissance sexuelle. Mais en même temps, si cette énergie reste inemployée dans le travail ou dans l’acte sexuel, elle devient, pour certains médecins une source de névrose. Nous trouvons cette idée déjà chez Hippocrate à qui nous devons le terme d’hystérie – maladie de l’utérus. Il y a certaines pratiques médicales ou thérapeutiques qui consistent d’ailleurs à conseiller à ceux qui souffrent de symptômes dont on ne connaît pas la cause de se libérer sexuellement en rencontrant des partenaires sexuels.

Libération sexuelle
Que disent les revues spécialisées qui traitent de sexualité ? Il y est toujours question des difficultés de rencontre et des impasses des hommes et des femmes quant à la relation sexuelle et à la jouissance.Alors tout le monde a droit à la jouissance mais il semble bien que jouir ça ne va pas de soi non plus. Or la jouissance comme la sexualité, ça ne pose de questions qu’à l’être humain.

Un animal, à priori, ne se pose pas la question de « qu’est-ce qu’être une femelle ? » ou « qu’est-ce qu’être un mâle ? » Il n’est pas confronté non plus à des problèmes d’impuissance ou d’anorgasmie. Il suit son instinct et c’est tout ! Pour la plupart des biologistes[2] c’est par un jeu de captation imaginaire qu’il répond à « l’appel [3]» de la femelle et la « séduit » en déployant un luxe d’apparat et de démonstration d’attributs en réponse à l’appel de celle-ci. Chez l’être humain, c’est parfois l’inverse, c’est la femme qui par ses artifices de parure fait signe à l’homme mais cela ne vise pas la reproduction sexuelle, c’est plutôt du côté d’une réassurance narcissique. Et l’homme y répond par un même leurre narcissique. En effet comme le souligne Gilles LIPOVETSKY « les décorations animales sont des auxiliaires de la reproduction anonyme de l’espèce, celles des humains se rattachent à la recherche de gratifications individuelles, à une volonté de pouvoir sur autrui : créant une espèce de supplément d’être »[4] En note on pourra lire que la thèse de Joan ROUGHARDEN posant le problème autrement rejoint S.FREUD quand à une fonction de l’homosexualité qui serait de resserrer le lien social.

Mais chacun, homme ou femme, au-delà des captations imaginaires, se trouve confronté à cette question épineuse de « qu’est-ce qu’être une femme ? » et « qu’est-ce qu’être un homme ? » Chacun étant encombrée avec une sexualité dont il ne sait pas comment s’en débrouiller.

Des questions proprement humaines :
– L’autre m’aime-t-il ?

– Que deviendrai-je sans lui ?

– Existe-il un être qui me comblera, me comprendra, fera mon bonheur, en serai-je digne ?

Autant de questions « qu’à priori » les animaux ne se posent pas !

Alors peut-on parler d’instinct sexuel chez l’homme ? L’instinct c’est ce qui détermine une conduite ou un comportement. C’est ainsi que les oies peuvent gagner l’équateur à l’approche de l’hiver. Elles ont une boussole dans leurs gènes, c’est inné. Mais l’homme ? Comparé à tous les animaux c’est bien le plus démuni : pas d’instinct, peu d’inné mais par contre beaucoup de temps consacré à apprendre. Même sur le plan sexuel, on voit que l’instinct fait défaut : qui sait vraiment s’y prendre avec le sexe ?

La différence entre un animal et l’homme ?
Déjà, on peut dire que sur le plan de l’instinct, de l’inné, l’animal est mieux loti. Est-ce la communication qui fait la différence ? Non, les animaux communiquent entre eux, ils ont un langage ! Ce qui fait la différence c’est l’ordre symbolique auquel l’homme est soumis. C’est que l’homme parle et que pour parler il faut qu’il s’inscrive dans cet ordre symbolique. Or cet ordre symbolique qui le constitue comme « être parlant » implique que ce sont des mots qui vont représenter des choses, des idées, des désirs. Mais pour que ces mots représentent des choses il faut bien accepter que cette chose dont on parle soit absente de fait. On ne peut représenter que ce qui n’est pas réellement là : le mot n’est pas la chose. L’ordre symbolique n’est pas le réel. Ce qui fait que, même lorsqu’on parle de la réalité, on ne peut être que subjectif. Or nous sommes, nous autres humains, des êtres de représentations, incapables que nous sommes, parce que parlant, de vivre le réel et donc d’être « naturel ». Le réel comme le propose J. Lacan est un impossible à dire. Or la jouissance, c’est du réel dont je ne peux rien dire. La parole, l’ordre symbolique, vont me donner la possibilité de cerner cette jouissance. L’enfant par exemple, dont l’étymologie du mot « infans » signifie « celui qui ne parle pas » se trouve être aux prises, et avec ce réel, et avec cette jouissance dont il ne peut rien dire sauf parfois à signifier grâce à des symptômes que cela ne va pas.

Le trou-matisme
S’il y a un traumatisme chez l’enfant, c’est bien cette rencontre avec cette jouissance dont l’enfant ne peut rien dire et qui fait effraction, qui fait «trou-matisme [5]» dans son être. FREUD l’avait pressenti quand il disait que le traumatisme est toujours sexuel. L’enfant est aussi aux prises avec la jouissance de l’autre, quand l’autre, par exemple, à qui il fait appel par ses cris, ne répond à ceux-ci que dans le registre du besoin oubliant que dans le cri, il y a aussi appel, demande d’amour et de reconnaissance adressée à l’autre.

D’ailleurs l’enfant, à qui on ne s’adresse pas dans les actes de nourrissage ou de soins, parce qu’on ne voit en lui qu’un réceptacle de nourriture gavante, finit par dépérir. Ce que montre l’enfant, c’est que répondre aux besoins vitaux ne suffit pas. Déjà dans le cri, il y a demande d’amour. Désir d’être aimé non pas comme « objet à croquer » pour les parents mais comme sujet séparé de la jouissance dévorante des adultes, différent de cet objet idéal, qui viendrait colmater le manque des parents, leur angoisse. De cet écart entre l’enfant qui comblerait le manque des parents et de cet enfant qui peut se repérer par rapport à leur manque, à leur désir naît le sujet humain parlant. Car si l’enfant se vit comme indifférencié, comme objet qu’il faut par exemple simplement nourrir, il perd alors sa qualité de sujet et meurt. C’est ce qu’a montré la malheureuse expérience de l’empereur Frédérique II.[6]

De l’écart entre le besoin et la demande naît le désir, sur fond de manque, à la recherche d’un objet aimé et perdu qu’on essaie sans cesse de retrouver. Et c’est bien parce qu’il y a manque que l’enfant peut accéder à la parole. Si l’autre me comble et si je comble l’autre, alors il n’y a rien à dire, rien ne nous sépare et l’un se confond dans l’autre. C’est ce qu’illustre les propos de cette mère en évoquant ses soucis concernant son fils : « même quand il n’est pas près de moi, que je travaille, il occupe toutes mes pensées. »

Cet enfant de trois ans ne parlait pas. Il avait pour la mère fonction de combler un vide, un manque. Cet enfant comblait un trou. Il n’y avait pas de parole qui puisse représenter ce qui faisait manque.

Parler c’est au fond assumer la distance, l’écart, entre l’objet censé combler le manque et l’impossible à vivre cette jouissance.

L’être divisé
Ainsi parler c’est une manière d’assumer l’écart entre l’objet d’amour et le fait qu’il pourrait nous combler par sa présence. On peut en représenter l’absence. Nous sommes ainsi divisés. L’animal, lui, n’est pas divisé, il fait corps avec le monde, il en jouit. L’être humain par le fait qu’il parle est défini de culture, il n’est pas de nature, l’ordre symbolique de la parole est là pour le lui rappeler. Corps et Parole sont intimement liés et l’on sait que le corps est impacté par la parole. C’est le cas, par exemple pour l’hystérique qui se plaint de maux de corps alors qu’il s’agit de mots inscrits dans le corps. Le corps de l’hystérique ne concerne pas le corps médical qu’il/elle dépossède d’un savoir : le médecin non averti ne sait que faire face à ces symptômes qui ne cèdent à aucun traitement.

Et pourtant l’hystérique qui, par exemple se plaint d’une cécité alors qu’un ophtalmologue ne verra pas de lésions, finira par découvrir en analyse que de sa sexualité, il/elle ne veut rien en « ça-voir » ; rien savoir de cette réalité du sexe, du manque, du désir et de la mort ! FREUD révélera que le dire du symptôme hystérique sera toujours en lien avec la sexualité.

Le symptôme se révèle là comme un compromis entre les exigences du surmoi et une jouissance inconsciente. Le moi pâtit là où l’inconscient jouit. Le symptôme serait en quelque sorte comme ce qui échappe comme dette à payer au symbolique, l’inconscient s’accroche à la jouissance. C’est que la jouissance trouve ses voies là où on ne l’attend pas : dans les symptômes névrotiques ou dans la sublimation de l’œuvre et l’accomplissement avec d’autres. FREUD démontrera que le champ du psychosexuel n’a rien à voir avec des données biologiques ou avec un instinct sexuel. Les pulsions sexuelles sont l’effet dans le psychisme de la relation à un autre être humain parlant et désirant. FREUD soupçonne une parenté psychique entre la satisfaction obtenue dans l’acte sexuel et celle obtenue par sublimation : des composantes de la pulsion inutilisable par la génialité permettent l’accomplissement d’activités culturelles.

Pour la psychanalyse, rien ne témoigne sur le plan psychique, c’est-à-dire dans l’articulation du sexuel et de l’inconscient d’un instinct sexuel ou d’une détermination d’un instinct sexuel qui porterait naturellement vers un partenaire sexuel adéquat.

Rien non plus qui amène l’être humain à se définir simplement et naturellement par rapport à son sexe ou à celui de son partenaire.

Le sexuel de Freud.
Il est intrinsèquement lié à la parole qui divise l’être humain, notamment entre un « moi conscient » et « le sujet inconscient ». L’être humain est aux prises avec le langage et avec le sexuel. Ce qui fait que jouir pour l’être humain ne va pas de soi.

Par le fait même du langage et de l’ordre symbolique des parties du corps non sexuelles au départ sont investis sexuellement. Ainsi, des symptômes (des aphonies, des paralysies, des troubles de transit) vont traduire les désirs inconscients qu’ils réalisent d’une manière détournée.

A travers les symptômes, à travers les échecs de la vie amoureuse et de la sexualité, chaque sujet traduit les impasses ou les satisfactions de son désir inconscient.

C’est dans l’écoute de ce que chacun traduit à travers la sexualité, de son impossible rencontre avec l’autre, de son dysfonctionnement sexuel – parfois parlé en terme mécanique – que nous pouvons entendre ce qu’il en est pour chacun de sa difficulté à se situer comme sujet humain, appelé à la parole, appelé à entrer dans un ordre symbolique et à ne pas être comme l’animal confiné au réel.

Ainsi pour la psychanalyse l’être humain ne peut se situer qu’à trouver sa place dans un ordre symbolique qui lui préexiste et qui instaure la loi dans la sexualité. Ce qui pose comme corollaire que la manière dont chacun se situe en tant qu’être sexué dépend de son inscription dans l’ordre symbolique.

Le fou, celui qui justement, avec le langage ne s’y retrouve pas dans le discours est celui qui n’a pas pu lier le sexuel, ici le réel, avec le symbolique. Il est corps mais pas corps social référé à la parole et à la loi . Il est corps joui et jouisseur mais sujet en souffrance « victime » d’une jouissance dérégulée qui l’assaille comme du dehors.

La parole qui régule la jouissance
L’accès à la parole qui régule la jouissance est lié à l’œdipe par l’entremise de la métaphore paternelle qui donne à chacun accès à sa sexualité. La question de la sexualité et du plaisir sexuel pour l’être humain est une question qui n’a pas de réponse univoque et valable pour tous. Elle est liée à la manière dont chacun se débrouille avec le fait d’être sujet humain parlant et donc sujet divisé.

Reste à écouter, à travers les déboires amoureux, relationnels, sexuels, les questions qui se posent à chacun et qui nous concernent tous : à savoir qu’être un sujet humain, c’est pas si facile ! Que rien ne nous prédispose au bonheur. Rien ne va de soi : la rencontre avec l’autre, le fait qu’un homme n’est pas forcément fait pour une femme et vice-versa, que notre identification sexuelle n’est pas forcément conforme à nos organes génitaux !Le sexuel et l’amour ça ne va pas de soi, et si ça ne va pas de soi, c’est bien parce que nous sommes des êtres humains, des parlêtres.[7]

[1] – qui était avant tout une boutade de l’humoriste Jean Yanne !

[2] Joan Roughgarden ( in courrier international Publié le 28/06/2000) – estime que les biologistes posent le problème à l’envers. La théorie darwinienne de la sexualité a commencé par l’observation des paons. Pour un homme qui observait le monde à travers le prisme d’adaptations fonctionnelles, les queues des paons passaient pour une absurdité inutile. Pourquoi la nature investirait-elle dans un tel déploiement baroque de plumes tout juste bon à attirer l’attention des prédateurs ? Darwin émit l’hypothèse que les paons faisaient la roue afin de mieux se reproduire. Plus extraordinaire est la queue du mâle, plus il a de chances d’attirer à lui la paonne. Darwin s’est appuyé sur cette idée pour expliquer les bizarreries biologiques dont la sélection naturelle ne pouvait pas rendre compte. Si une caractéristique n’était pas au service de la survie, alors elle devait jouer un rôle dans la séduction. La sexualité est-elle compétition ou solidarité ?En outre, la mécanique de la reproduction contribuait à expliquer pourquoi les deux sexes sont si différents. Du fait que la maternité demande un effort considérable par rapport à l’investissement bien plus léger que représente la production de spermatozoïdes, “chez presque toutes les espèces, les mâles sont plus passionnés que les femelles, écrit Darwin. La femelle […], à de très rares exceptions près, est moins ardente que le mâle. […] Elle est pudique”. Darwin nous resservait la bonne vieille histoire de Mars et Vénus : les hommes courent après le sexe, tandis que les femmes veulent des câlins. Depuis, la théorie de la sélection sexuelle est passée au rang de dogme biologique ; elle est même entrée dans la culture de masse. Les femmes sont sur leurs gardes, les hommes sont excités. La sexualité serait aussi simple que cela. Étant donné l’omniprésence de l’homosexualité dans le règne animal, l’attraction pour des partenaires du même sexe doit être un trait adaptatif soigneusement préservé par la sélection naturelle. La scientifique estime qu’il est impossible de rendre compte de la diversité de la sexualité sans désavouer Darwin “Plus un système social est complexe, écrit-elle, plus on a de chances d’y trouver l’homosexualité mêlée à l’hétérosexualité.” Les macaques japonais illustrent à merveille ce principe. Leurs sociétés sont organisées autour des femelles, qui forment des hiérarchies de dominance au sein d’un groupe donné. Les mâles ne font que passer. Pour contribuer à maintenir les réseaux sociaux indispensables, les macaques femelles pratiquent un lesbianisme effréné. Ces copulations amicales peuvent durer jusqu’à quatre jours. Elles forment le socle de la société macaque, dans la mesure où elles préviennent les violences et les agressions inutiles. Les femelles qui couchent ensemble vont jusqu’à se défendre l’une l’autre contre les avances non désirées des mâles. Même si ce saphisme réduit le succès reproductif du macaque à court terme, il bénéficie clairement à l’espèce sur le long terme car il encourage la stabilité sociale. “L’homosexualité n’est qu’un moyen parmi d’autres de maintenir l’intimité physique, explique Roughgarden. C’est comme l’épouillage, sauf que nos organes génitaux sont particulièrement innervés. Quand des animaux ont un comportement homosexuel, ils ne font qu’utiliser leurs organes génitaux à des fins sociales.”

Si Darwin considérait que les mâles et les femelles étaient en conflit, qu’ils rejouaient l’éternelle bataille de leurs gamètes, Joan Roughgarden décrit les relations sexuelles comme un modèle de solidarité. “Toute cette vision des sexes en guerre est complètement faussée dès le départ, fait-elle valoir. Pourquoi un mâle renoncerait-il à la maîtrise de son évolution ? Pourquoi confierait-il aux femelles le soin d’élever les jeunes ? Le fait est que les mâles et les femelles sont voués à coopérer.” Malgré la longue liste d’articles que Roughgarden a publiés dans des revues prestigieuses, plusieurs biologistes de l’évolution restent sceptiques. Pour commencer, il est difficile de mesurer les avantages des relations gays ou lesbiennes. En l’absence de tout élément probant, la plupart des scientifiques s’en tiennent donc à Darwin. D’autres biologistes estiment que la chercheuse accorde trop d’importance à l’homosexualité. Le zoologiste Stephen Shuster, spécialiste des invertébrés, estime qu’elle “jette un bébé en pleine santé avec l’eau du bain”. Pour la plupart des biologistes, les primates gays et les poissons transsexuels ne sont que des déviances intéressantes, des éléments atypiques dans un monde où abondent les paons. “Ce que dit Roughgarden est souvent intéressant”, reconnaît Paul Myers, biologiste à l’université du Minnesota. “Mais je pense qu’elle ne prend pas en compte une bonne partie des correctifs apportés à la sélection sexuelle depuis que Darwin a formulé sa théorie. De ce point de vue, Darwin a bon dos. Il n’y a pas à rejeter la sélection sexuelle, sous sa forme modernisée, pour expliquer la socialisation ou l’homosexualité.”

[3] Ces appels sont en fait les phéromones sexuelles qui indiquent la disponibilité des femelles pour être fécondées

[4] Gilles LIPOVETSKY – Plaisir et toucher – Essai sur la société de séduction » in 1ere partie – la séduction érotique

[5] – Jacques Lacan parlera d’un « trou-matisme » originel lié à la structure du parlêtre comme cause initiale du mal-être.

[6] Au 13e siècle, le roi Frédéric II (qui parlait neuf langues : le latin, le grec, le sicilien, l’arabe, le normand, l’allemand, l’hébreu, le yiddish et le slave) voulut faire une expérience pour savoir quelle était la langue « naturelle » de l’être humain. Il installa six bébés dans une pouponnière et ordonna à leurs nourrices de les alimenter, les endormir, les baigner, mais surtout, sans jamais leur parler. Frédéric II espérait ainsi découvrir quelle serait la langue que ces bébés « sans influence extérieure » choisiraient naturellement. Il pensait que ce serait le grec ou le latin, seules langues originelles pures à ses yeux. Cependant, l’expérience ne donna pas le résultat escompté. Non seulement aucun bébé ne se mit à parler un quelconque langage mais tous les six dépérirent et finirent par mourir

[7] terme que l’on doit à Jacques LACAN et qu’il a introduit dans la deuxième conférence sur Joyce, publiée en 1979 dans le volume Joyce avec Lacan : « l’homme « vit de l’être […] : d’où mon expression de parlêtre qui se substituera à l’ics de Freud ». J. Lacan, « Joyce le symptôme II », dans Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, 1987.

HYSTERIE : SYMPTOME ou DISCOURS

par Thierry Nussberger

« Il faut que je vienne vous voir, je ne peux plus aller travailler, j’ai des angoisses pas possibles » Rendez-vous pris !

« Ça ne va pas ! Le matin avant de prendre le train j’ai des crises d’angoisses, envie de vomir, mal au ventre. Je n’en peux plus, et puis les gamins ils ne veulent plus écouter. Ils n’en ont rien à foutre des cours. L’histoire ça ne les passionne pas vraiment ! Moi j’aime ça ! Mais eux, en LEP c’est pas franchement leur centre d’intérêt… Autrement ils sont gentils mais moi je me demande à quoi je sers. Et il n’y a pas que moi qui déprime, mes collègues c’est pareil, alors je ne vous dis pas mais l’ambiance c’est pas terrible ! Vous pouvez pas me donner un truc pour que je n’ai plus d’angoisse. Il n’y a que chez moi où je suis bien, sinon je fais de la couture, j’écris aussi. J’aimerais bien publier, une nouvelle que j’ai écrite. Je l’ai envoyée à des éditeurs mais je n’ai pas eu de réponse. Ah j’ai lu un bouquin pour apprendre à apprécier le moment présent. Il faudra que je vous le passe. L’auteur dit que si on se concentre sur l’action présente on élimine les pensées négatives, ou parasites ; j’ai essayé mais c’est vraiment pas facile. »

Madame Angor vient régulièrement une fois par semaine. Elle dit attendre de l’analyste un soulagement, une réponse à ses questions, mais sans vraiment y croire. Et elle raconte l’enfer de ses crises. A la troisième séance elle amène quelques feuilles de pensées qu’elle a couchées sur le papier. Elle y parle d’envie de mourir et pourquoi pas de suicide. Quelques séances suivantes elle dit que l’angoisse a été trop forte cette semaine elle s’est rendu au SAMU. On lui a donné des antidépresseur et proposé une hospitalisation. L’analyste lui propose de rencontrer un collègue psychiatre, lui aussi psychanalyste qui pourra mieux l’accompagner dans cette médication. Entre temps Madame Angor a pu obtenir de l’éducation nationale une expertise. Elle obtiendra par la suite un aménagement de poste en collège suite à une longue maladie. Ce collège a une très bonne réputation et elle est très contente d’avoir obtenu ce poste aménagé. Elle y aura un collègue tuteur.

Un matin sa belle-mère appelle : « excusez-moi de vous téléphoner, je sais que ça ne se fait pas. Mais là je ne sais plus quoi faire. Ma belle-fille se roule par terre en criant, hurle, vomit, convulse et les enfants sont présents. Comprenez ! je suis trop angoissée que dois-je faire ? J’appelle le Samu ? »

L’analyste confirme que ça doit être angoissant. – « Vous pouvez-me passer votre fille ?» L’analyste lui parle et lui propose un rendez-vous pour le lundi. On est vendredi. » Le lundi elle vient et dit que le week-end s’est bien passé. Elle va prendre rendez-vous chez un spécialiste de l’EMDR et demande à l’analyste s’il connait. – « Un peu » répond-il évasivement ! Ce sera le énième spécialiste qu’elle consultera. Madame Angor lit beaucoup d’ouvrages de sciences humaines, conseille à l’analyste la lecture de ceux-ci, puis après en avoir vanté les mérites apportent son regard critique. L’analyste attendra quelques séances pour avoir le compte rendu des séances d’EMDR qu’en fera l’analysante. Des traumatismes ont été trouvés par le médecin qui pratique cette technique. Elle trouve cela désopilant puis considèrent qu’à quatre vint euros la séance c’est de l’escroquerie. Elle trouve que le médecin est un charlatan. » La liste de ceux-ci s’allonge donc et l’analyste recueille ce  » savoir ″ qui se constitue sur les experts qui n’en savent pas plus qu’elle, ou sur leurs techniques et points de vue, certes intéressants mais au demeurant fort compliqués à mettre en pratique. L’analyste quant à lui saisit que ça se joue entre savoir et vérité!

Suivent deux hospitalisations d’une semaine chacune en hôpital de jour. « Oui c’était pas mal, ça permet de faire des rencontres et puis au moins je ne suis pas toute seule la journée. On se raconte nos problèmes, mais bon je me demande si c’est bien ma place ? » Puis appel du collègue psychiatre quelque peu angoissé « je me demande si on ne passe pas à côté d’une mélancolie, j’ai prescrit une autre hospitalisation »

Le lendemain Madame Angor vient à son rendez-vous : « dites –donc votre collègue il angoisse, il m’a proposé une nouvelle hospitalisation » – « Que vous est-il arrivé ? » – « Ce matin j’ai eu à nouveau des malaises, envie de mourir, le sol se dérobait sous mes jambes » – « oui » – « en fait hier je faisais de l’aide au devoir. Les enfants, ils sont charmants, ils écoutent. Il y en a eu un qui m’a dit Madame j’ai compris… Alors je me suis dit que je savais enseigner, qu’en fait je n’avais plus rien à apprendre et là j’ai eu comme un vertige comme si j’étais devant un abime »

Enfin Madame Angor révéle le secret de cette angoisse : surgissement d’un vertige ineffable d’atteindre à la réalisation de la conjonction entre vérité et savoir. Cette Jouissance absolue tant redoutée était là à portée de main, réalisable…Point d’évanouissement, de vertige, aphanisis du sujet qui permet qu’à partir de ce point de fuite l’analyste puisse lui parler de sa position de sujet. Qu’enfin elle abandonne cette posture de femme-enfant, fétichisée par un mari qui voulait lui faire jouer des scénaris de soubrette, ou par des beaux parents hyper-attentionnés. Là, l’analyste peut enfin lui dire comment elle questionne sans cesse le système éducatif, les tenants du savoir et que là-dessus elle a des choses à dire. Maintenant elle peut se positionner apporter son regard et son œil critique sur la manière dont les savoirs se constituent et les systèmes se ferment.

Les symptômes de Madame Angor entre en résonnance avec ce que dit Lacan lors de son intervention à Bruxelles le 26 février 1977 : « Que Freud fut affecté par ce que les hystériques lui racontaient, ceci nous paraît maintenant certain. L’inconscient s’origine du fait que l’hystérique ne sait pas ce qu’elle dit, quand elle dit bel et bien quelque chose par les mots qui lui manquent. L’inconscient est un sédiment de langage. Le réel est à l’opposé extrême de notre pratique. C’est une idée une idée limite de ce qui n’a pas de sens. Le sens est ce par quoi nous opérons dans notre pratique : l’interprétation. Le réel est ce point de fuite comme l’objet de la science (et non de la connaissance qui elle est plus que critiquable) le réel c’est l’objet de la science. »

Madame Angor ne voulait pas savoir qu’elle tenait un discours rebelle, rebelle au système, à la tradition familiale, à laquelle elle était attachée pieds et mains liées. Elle parle de ce qui fait vérité, savoir pour tous mais en même temps elle vient à en dénoncer les rouages, et les mensonges. « Escroquerie ! » dira-t-elle de toutes ses méthodes et de ces pratiques tout en distinguant celles-ci des personnes qui s’en abusent. Lacan aussi dit que notre pratique est une escroquerie considéré à partir du moment où l’on part de ce point de fuite qu’est le réel… le symptôme de Madame Angor.

Lacan ne ment pas quand il dit que nous éblouissons avec des mots qui sont du chiqué, du semblant en contrepoint de ces thérapies ou méthodes qui sont référencés sous le vocable de bonnes pratiques, elle-même succédanés des vielles méthodes de réadaptations normatives. « Chiqué ! » nous dit Madame Angor qui n’ira pas passer Noel en famille comme d’habitude, qui laissera son mari jouir d’un internet pornographe et qui s’appuie maintenant sur la joie de cet enfant qui grâce à elle comprend enfin ses leçons! De notre position d’analyste elle nous apprend à faire l’âne, à ne point trop en savoir mais plutôt à être dans la disposition d’en apprendre. D’en apprendre surtout de nos patients !


PSYCHOTHERAPIE versus PSYCHANALYSE

par Thierry Nussberger

 La question qui est souvent posée à un psy : psychothérapie ou psychanalyse ?

En effet il y a des personnes qui tiennent plus particulièrement à rencontrer un psychothérapeute d’autres préfèrent consulter un psychanalyste.
Or cette question a créé et crée toujours une véritable polémique. Elle suscite même des réactions viscérales tant au niveau de certains médias, de patients, mais aussi au sein même des différentes écoles de psychothérapeutes.
Il est pourtant important de déplier tous les aspects de cette question cruciale.
D’emblée la psychothérapie nous amène à prendre en compte le fait que dans sa terminologie même la psychothérapie implique le soin donné au patient (thérapeute est emprunté au grec : θεραπευτής « qui prend soin », « celui qui prend soin du corps». Le psychothérapeute, dans une institution est avant tout un soignant.

En effet les institutions financées par l’état, en partie par les départements et les collectivités locales, doivent répondre à une demande des organismes financiers. Cette demande implique une obligation de résultat, ce qui sous-entend une obtention de guérison de la part des personnels soignants.

La position de soignant, donc de celui qui est amené à prendre soin, est une position qui oblige à savoir traiter la maladie dont souffre un patient. Face à la demande de l’institution qui l’emploie face aussi à l’attente du patient lui-même et de la famille, les soignants se sentent obligés de répondre. Le problème est qu’en psychiatrie plus encore qu’en médecine générale il y a dans la rencontre avec le patient un défaut évident de savoir. C’est bien souvent de cela dont souffrent les équipe soignantes en psychiatrie. Lorsque l’on pratique la supervision d’équipe comme je le fais c’est une question qui revient souvent sous cette forme : « on ne sait plus comment faire avec tel patient ». On en appelle alors au psy pour essayer de construire un savoir.
Cette obligation de résultat n’est pas sans créer une certaine tension voire, elle est même propre à susciter une certaine agressivité envers le patient qui « serait récalcitrant » par rapport aux soins proposés.

La culture de l’ ECONOMIE qui sévit depuis plusieurs années et qui s’est infiltrée insidieusement au sein des hôpitaux et des institutions pousse à l’extrême cette obligation de résultat. La mode de l’évaluation et des normes de qualité en sont l’expression même. On fait illusion quand on laisse croire que c’est pour le bien des malades; sur le terrain c’est une autre affaire!
On peut se demander si la réglementation sur les psychothérapies et  sur leur évaluation ( tentative du rapport de l’INSERM il y a quelques années )  ne serait pas plus le fruit de ce souci économique que du souci de l’autre.

Or la question : « psychothérapie/ psychanalyse » relève d’une question d’éthique. Faut-il rappeler ici que l’éthique n’a rien à voir avec la morale. Cette éthique c’est celle du psychanalyste et de son désir (cf. mon article : « les psys en quête d’identité ».

Guérir de l’envie de guérir !

Ce que la psychanalyse nous enseigne c’est peut-être bien de guérir de l’envie de guérir. Au terme d’une analyse cette demande de guérir, manifestée le plus souvent lors des premiers entretiens et plus sporadiquement par la suite, se transforme voire s’épuise d’elle-même. La fin de l’analyse c’est aussi quand on sait, par l’expérience du travail analytique, que guérir est impossible, on apprend à faire avec son symptôme et surtout on en construit un qui soit moins invalidant que celui dont on se plaint avant d’entreprendre une thérapie.

A moins de considérer que l’homme lui-même est la maladie de la nature. Ce que Lacan n’était pas loin de proposer à la fin de son enseignement. L’homme comme  » erreur  » au sein de la loi si bien orchestrée de la nature. Ce que Descartes tend à démontrer d’une horlogerie de l’univers, Freud et Lacan avec la question d’un sujet de l’inconscient bouleverse ce rouage. Ce qui dérange c’est bien cela, l’inconscient grain de sable. L’homme malade de son inconscient, c’est-à-dire d’un sujet non encore advenu comme tel, a tendance maintenant à devenir un homme malade d’une mauvaise connexion neuronale.

C’est ce grain de sable que veulent ôter certaines psychothérapies qui proposent de guérir l’homme de son inconscient. C’est de cela que veulent nous guérir certaines idéologies politiques ou religieuses et ce depuis le début de l’histoire jusqu’à la fin de l’histoire quand l’homme sera guéri de son grain de sable ou de folie. Mais n’est-ce pas ce que nous propose une certaine orientation de la science, et une vision épurée de l’humanité : un homme bionique, débarrassé de toute faille, au service du système ?

Evidemment ce constat peut sembler amer. Il amène à prendre en compte ce que Freud déploie dans  » Malaise dans la civilisation ». Il y a un reste dans l’homme qui ne peut être traité, cet impossible à écrire dont parle Lacan, ce Réel qui nous échappe. Aucune éducation, aucune pédagogie, aucune psychothérapie n’en viendra à bout. Vouloir le croire c’est faire un forçage qui emprisonnera illusoirement le réel jusqu’à ce que celui-ci fasse retour.

Et pourtant les psychanalystes eux-mêmes ont cru pouvoir tenir ce réel à distance en voulant le traiter par le symbolique. Au plus près de nous c’est Françoise Dolto qui en assurant que tout était langage chez l’être humain ouvrait la porte de la guérison. Les maux de l’humanité allaient être traités par les mots. Le Verbe s’incarnait!

Lacan dans les débuts de son enseignement semblait prendre cette voie qui donnait au symbolique sa supériorité sur le reste et donc la possibilité de traiter aussi le réel de cette manière. Mais voilà il y avait toujours la question de cet impossible à dire et de ce qui ne cesse jamais de ne pas s’écrire!

La souffrance de l’homme vient de ce qu’il n’y a pas de rapport entre son dit et le réel, de même qu’il n’y a pas de rapport sexuel ( en tant qu’il n’y a pas de rapport à une jouissance commune amenant à la plénitude des êtres ) . Ce qu’il dit lui échappe et ce qu’il voudrait cerner par la parole se dérobe. Sa pensée est envahie par des mots, des injonctions qui le dépassent dont il n’est pas maître. Ses nuits sont hantés par des rêves dont l’absurdité lui fait mettre aux oubliettes ces contenus obscurs.

L’âge d’or d’une psychanalyse traitant les maux par les mots, d’une manière quasi magique, voire mystique est révolu. Tant mieux! Et si elle a eu des effets ce fût plus par suggestion que par l’efficacité de sa méthode. Lacan a cédé sur la suprématie du symbolique empêtré qu’il était avec la question de ce qui ne cessait pas de s’écrire jusqu’à revenir à ce qui était le fondement de la psychanalyse : la prise en compte du réel, de la jouissance et ainsi proposer à la fin de son enseignement une orientation particulière de la pratique analytique avec la question du nouage symbolique, imaginaire et réel. Un nouage qui tient compte de cet impossible à guérir chez l’homme qui est seul garant de sa liberté !


Le réel ou les stigmates de l’impossible.


Le réel ou les stigmates de l’impossible.

 Par Thierry Nussberger

Fin du 19ème, Freud s’oriente de la plainte et de la souffrance des patients. Il porte son attention sur la difficulté de dire, sur ce qui est infime, déconsidéré, voire méprisé par les scientifiques de l’époque. Freud élèvera à une certaine dignité le lapsus, l’acte manqué, le rêve et bien sûr le symptôme. Tout ce que la Doxa de l’époque rejette, Freud le considère. Mais aussi son génie : accorder à l’hystérique un statut, non pas d’objet d’investigations voire de démonstrations médicales, mais pratiquement celui d’enseignant et même d’inventeur de la psychanalyse.

Alors le discrédit que portent les représentants d’une certaine pratique psychologique et thérapeutique actuelle contre la psychanalyse n’est-elle pas identique au désintérêt que les contemporains de Freud portaient à l’encontre des fous et des hystériques ? Tout ce qui dérange, qui échappe à la compréhension est ainsi relégué aux oubliettes, déconsidéré ou simplement ramené à une défaillance d’origine mécanique voire génétique. La  » bienveillance  » exigera alors que l’on débarrasse la personne en souffrance de ses oripeaux de sujet pour le labelliser d’un signifiant commode « handicapé ». Signifiant affublé d’un humanisme de bon aloi, mais obéissant malheureusement aux pures lois du marché*.

Peut-on alors s’autoriser à cheminer sur les traces de Freud, avec sa pratique désignée comme mauvaise, porter notre attention à ce qui est en souffrance dans notre monde contemporain et qui parfois se règle sous l’injonction de l’Autre productiviste. Plutôt que d’avoir des réponses toutes faites aux problèmes de la violence, de l’addiction, de l’angoisse et de la dépression pouvons nous recueillir les dires et le témoignage de ceux qui en souffrent au quotidien et qui se coltinent aux difficultés de vivre de nos contemporains. Revenant au fondamentaux Freudiens, pouvons nous nous orienter avec les apports de Jacques Lacan et de ce qu’il a nommé comme étant le Réel. Pouvons- nous ne pas nous en laisser conter par les solutions et assurances du prêt à porter ou du prêt à l’emploi.

Freud avançait qu’il y avait selon lui trois métiers impossibles : éduquer, soigner, gouverner ! Puis il ajoutera psychanalyser. Freud avait fait sienne cette «boutade» qui reflète la réalité quotidienne à laquelle sont confrontés ceux qui s’exercent à l’un de ces arts. Dans la perspective lacanienne, nous dirions que l’impossible c’est la réalité de ceux qui se coltinent âprement au réel. Mais cette boutade, qui la connaît ? Qui ne l’a pas oublié ? Étonnant d’ailleurs qu’il y ait toujours des candidats pour s’y essayer.

Illustrons notre propos avec le vif d’une situation de souffrance en institution

« On n’en peut plus ! »

 Cette plainte qui se généralise dans les institutions est bien référée à l’idéal des éducateurs, enseignants ou soignant qui sont là pour ça. Mais beaucoup disent qu’ils n’y arrivent plus et non seulement ils n’y arrivent plus mais ils sont souvent au bord du passage à l’acte. L’éducateur a beau faire appel à la sanction, à la privation, à la responsabilisation par la réparation, rien n’y fait. Les gamins sont imperméables à cette logique, ça ne les touche pas. Pour le soignant la rencontre avec le patient n’est pas plus aisé et il reste déconcerté par une plainte qui ne trouve pas d’adresse, un comportement qui les dépasse.

Les professionnels s’épuisent, dépriment, entrent en conflit. Il faut dire que le modèle institutionnel, éducatif s’appuie sur la sacrosainte thématique œdipienne. Elle est le socle, la base, la pierre angulaire. Quiconque y touche est sacrilège. Seulement ça ne fonctionne plus. D’ailleurs cela a-t-il jamais fonctionné ? Les éducateurs vous diront que oui, dans le temps, ça marchait. Mais dans le temps, disent-ils, nous n’avions pas le même public.

On ne sait plus que faire ! Ni comment s’y prendre ! Certains essaient de comprendre la souffrance en s’appuyant sur l‘anamnèse, d‘autres essaient d‘avoir une attitude réparatrice en tenant compte des manquements éducatifs. On y va à tâtons, avec beaucoup de bonne volonté, avec de l’affection pour combler celle supposée manquante, ou bien on essaie d’incarner la loi en ramenant chaque « déviationniste » à la règle commune. L’idée sous-jacente est d’amener chacun à s’inscrire dans la vie sociale. Vœu pieu, non dénué de bon sens, mais ne laissant que la désespérance de la plainte : « ça ne marche pas !»

Ça ne marche pas !

D’un côté on fonctionne avec la logique du sens et de la parole ordonnatrice du monde symbolique. D’un autre, on a quelque chose qui fonctionne sous le registre du « plus ou du moins » : « il est moins violent, plus calme, trop excité, il papillonne, il n’arrive pas à se poser ». Le registre symbolique se révèle inapte à maîtriser, encadrer, le trop plein qui se manifeste, ça déborde. Et pire! Plus on essaie de contraindre, plus la pression augmente.

La prise en compte d’une logique différente.

Cette logique tient compte de ce que Lacan explicitait à la fin de son enseignement en réhabilitant la question et la place du réel. Lui-même, à ses débuts, avait plus ou moins rêvé à une résolution des symptômes par le symbolique. Mais par la suite, la question du réel et de la jouissance n’ont cessé de l’habiter. Le traitement de la question du réel s’oriente d’une autre logique que la logique œdipienne qui n’est plus la pierre angulaire de l’intervention.

La logique de la jouissance est faite de « plus » ou de « moins »,d’envahissement d’un sujet par une jouissance «autre» qu’il s’agit d’apaiser, de traiter en créant des pare-excitations, des diminutions d’intensité, en traitant aussi l’imaginaire . On n’est plus dans le sens, mais dans la saisie des phénomènes qui débordent un sujet. Le psychanalyste s’attachera à mettre en exergue cette logique et la manière dont un sujet indique ses voies de traitement, de dégagement de la jouissance délétère qui le déborde.

L’intervention du psychanalyste se base d’abord sur l’accueil d’un discours qui souvent semble tourner en rond autour de la plainte. Cette plainte est à entendre comme telle : un ras-le-bol, une exténuation, le « besoin » de rencontrer quelqu’un qui authentifie cette plainte, sans jugement de valeur, comme un fait de souffrance. Mais le psychanalyste n’en reste pas là, dans un rôle qui, à la longue, se réduirait à une empathie proche de celle que recommande la psychologie humaniste rogérienne. Si celle-ci ne fait pas de mal, elle ne résout rien dans ce cas.

Une vignette pour illustrer le propos.

Les éducateurs d’un lieu d’accueil pour enfants en grande difficulté sociale abordent le cas de Pierre. Pierre est le seul enfant de l’institution qui ne retourne pas le week-end chez lui. Son père est inconnu, sa mère ne se manifeste pas. Cet enfant a un statut particulier dans l’institution ainsi qu’à l’école. Il est l’enfant sans foyer, sans mère. Les éducateurs arrivent à obtenir un entretien auprès de la mère et essaient de déterminer s’il ne serait pas préférable qu’elle abandonne légalement Pierre. Celle-ci s’y refuse, elle dit qu’elle se trouve seulement en difficulté relationnelle avec lui, c’est plus facile pour elle avec un bébé. Mais elle promet qu’elle va lui rendre visite le week-end prochain. Ce qu’elle fait ! Dans l’institution, les camarades de Pierre sur-investissent ce moment attendu dans une identification chaleureuse. La mère rend visite à Pierre. Elle lui demande ce qu’il veut pour Noël, promet de revenir le voir. Depuis cette visite : silence radio. Après cette visite laissée sans suite de sa mère, Pierre est infernal. À l’école, il a cassé le siège d’un WC. L’éducatrice référente de Pierre reconnaît que, sur le plan émotionnel, elle s’est fortement impliquée, elle y croyait. Elle se demande si cela n’a pas non plus joué un rôle dans le malaise que manifeste actuellement Pierre.

Dans l’évocation du cas, le sur-investissement imaginaire de la « fonction maternelle » apparaît à chacun. Même les enseignants lui ont donné un statut particulier. Les camarades de Pierre l’ont aussi identifié « comme celui à qui il manquait une bonne mère ». Il serait peut-être important pour chacun de dégonfler cette mère imaginaire qui envahit tout le monde. À la mère réelle, absente, s’est substituée une baudruche de mère imaginaire qui pèse sur Pierre, qui l’envahit.

Une fois cette question mise au travail les éducateurs témoignent de leur apaisement. Ils entrevoient déjà un rapport à Pierre, et un abord de la violence que ce dernier manifeste, différent. Ici en tant qu’analyste je ne m’oriente pas de la logique du sens mais de la logique de la jouissance et de son traitement.

La recherche du sens, elle, privilégie, par le biais de l’anamnèse, l’étiologie. Cette dernière doit amener à la compréhension du cas dont la visée est la mise en place d’un projet thérapeutique. Dans la logique de la jouissance, ce n’est pas le sens qui compte, mais de traiter ce plus et ce moins en cause dans la plainte, d’orienter le traitement d’un Autre qui en demande toujours plus jusqu’à épuisement ou passage à l’acte. Ce travail à plusieurs de l’analyse des pratiques, auquel le psychanalyste prend part, permet un nouage différent, à partir de la parole, de l’imaginaire et du réel.

* labelliser un psychotique du signifiant d’handicapé permet selon la logique comptable une prise en charge financière moins élevée qu’une prise en charge psychiatrique.. Lire mon article sur « les Bonnes ou mauvaises pratiques en psychothérapie »

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