Par Thierry Nussberger, juillet 2020

– Je vais traiter ici d’un aspect du travail avec les personnes de structure psychotique étayant mon propos grâce à trois vignettes cliniques. La première vignette concerne un Monsieur, la soixantaine passée, qui a déclenchée par trois fois une décompensation psychotique et ce toujours en lien avec des événements le confrontant à une perte ou à une absence qui le laisse démuni. La deuxième et la troisième vignette traite de l’abord des personnes dites handicapées mentales, souvent non repérées comme psychotiques et dont le souci institutionnel les concernant se décline en terme d’insertion sociale, de respect des règles et de l’hygiène.

Outre la convention d’Antibes je me suis aussi orienté dans mon travail en tenant compte du livre de J.-C. MALEVAL: La Forclusion du Nom du Père- Seuil- et de R. LEFORT : la Structure de la Psychose- Seuil.

Au cours du travail avec une personne psychotique l’aspect le plus important selon MALEVAL citant C. SOLER , c’est « qu’en plus de répondre à la quête d’une écoute approbatrice pour que s’instaure une dynamique de cure la position de témoin reste insuffisante. L’analyste doit par surcroît s’efforcer d’orienter la jouissance, tantôt de manière limitative, en tentant de faire prothèse à l’interdit en défaut, tantôt de manière positive en soutenant certains idéaux du sujet ». « A défaut de la loi paternelle, souligne SOLER, il ne subsiste que le signifiant idéal comme élément symbolique propre à faire barrière à la jouissance en excès » .

Et MALEVAL citant Michel Sylvestre (1984) « si dans sa demande initiale le psychotique attend de l’analyste des signifiants propres à organiser les bouleversements de son monde, dans sa demande seconde, celle à partir de quoi le transfert va s’orienter, le psychotique propose sa jouissance à l’analyste pour qu’il en rétablisse les règles. »

« Ces deux demandes, dit encore MALEVAL, ne sont pas sans corrélation avec les places de l’analyste situables sur le schéma I en rapport avec les deux pôles symboliques à partir desquels le psychotique peut procéder à une reconstruction de la réalité : à l’un ( des pôles) I, l’Idéal du moi où le sujet appelle des signifiants propres à organiser les bouleversements de son monde, à l’autre M, le signifiant de l’objet primordial ou le désir de l’Autre jouisseur risque de se manifester- (là où l’on situe l’érotomanie mortifiante)-. L’analyste oscille de l’une à l’autre de ces places, qui parfois se combinent ou parfois se distinguent ».

La première vignette illustre deux aspects : celui de « l’accompagnement de la significantisation de la jouissance » dont MALEVAL dit « qu’il n’y a pas à reculer devant » , ainsi qu’un travail de restauration imaginaire.

J’ai choisi de présenter deux autres vignettes parce qu’il y est question d’une autre forme d’accompagnement, au delà même de la rencontre directe avec le psychotique, puisqu’il s’agit d’un travail de reprise clinique avec des éducateurs. Elle illustre, à mon avis, l’opportunité de l’éclairage de la psychanalyse dans le champ de l’éducatif. « Champ « dans lequel on retrouve souvent les psychotiques livrés « en pâture » aux signifiants médico-socialisés du handicap mental. Ces derniers restant soumis à l’arbitraire de la déesse moderne, avatar de Mammon, qui tel un phœnix renaît de ses cendres pour apparaître sous les traits actuels de la « divine Économie ».

L’ouvrage de R. LEFORT apporte dans un travail déjà ancien l’illustration de ce qu’est une théoria selon Platon : c’est à dire une théorie qui ne s’extrait pas de la praxis mais dont la praxis au contraire en est son ferment. Je m’en servirai pour illustrer mon propos.

Première vignette : Manque d’assurance

« je ne suis plus comme avant. Avant, j’avais une voix de stentor, maintenant elle vient du tréfonds de moi, je suis comme un coq châtré ! »

Avant sa dépression qui l’a amené il y a plus d’un an, en service de psychiatrie où il y est resté un mois, puis en centre de convalescence, Monsieur X dit qu’il allait bien.

Avant la retraite il se décrit comme un homme passionné par son travail. Il était dans les assurances, il a du se battre pour y arriver. Son père est mort à la guerre. Il ne l’a pas connu. Sa mère a beaucoup compté pour lui, il a beaucoup compté pour elle aussi. Il a été entouré d’hommes : oncle, prof qui lui ont appris à se battre, à ne pas se laisser aller.

« Maintenant je manque d’assurance » me dit-il , reconnaissant que ce travail d’assurance le comblait au point de délaisser sa famille. Il donnait tout à ce travail qu’il qualifie de passion, ceci au point de délaisser le reste. Le reste ce sont ses enfants, sa femme.

Sinon, c’était comme un vide. La manière qu’il a de parler de lui, insatiable au travail, levé tôt, couché tard donne un aspect hypomaniaque, exalté. Il retrouve en évoquant cela une prestance de coq hardi, fier et la jouissance passe dans ses yeux. Le miroir interrogé lui renvoie le reflet d’un être complet.

Son séjour en psychiatrie survient alors qu’il se retrouve seul, sa femme étant hospitalisée pour un certain temps. Il ne supporte pas l’absence. A l’hôpital il a l’impression que des diables le persécutent pour l’emmener en enfer, à des moments les infirmières lui ont semblé être comme des démons. Il explique cela parce qu’il a eu très chaud, il avait de la fièvre. Il rationalise cet aspect délirant ainsi, certainement pour se distancier et se protéger de l’inquiétante étrangeté de ces idées. Il faut dire aussi que le traitement assez consistant, dans ces premiers temps où je le rencontre, masque pour une grande part la plupart des symptômes.

Ce ne sera qu’au fil du temps, dans la confiance établie dans la relation transférentielle, dont il s’agit de définir aussi de quel type il s’agit, qu’il pourra livrer des éléments important de son histoire. Ma position au début du traitement est d’être celle du secrétaire de ce monsieur dont la structure psychotique me semble patente.

Ainsi ce n’est que très difficilement qu’il pourra donner une chronologie de ses trois hospitalisations qui résultent de ses décompensations successives.

Avant ses décompensations rien ne laissaient présager de sa fragilité spécifique à sa structure. C’est pour cela aussi que le cas de Monsieur X me semble entrer dans ce qu’on appelle aujourd’hui les psychoses ordinaires.

Trois temps marqués par une décompensation et une hospitalisation.

-La première c’est  » parce qu’il était trop impliqué aux Consommateurs ». Association dans laquelle il s’était investi après sa mise à la retraite son objectif étant de faire tout pour l’autre. Comme au temps où il travaillait dans les assurances et où il assurait « les manques  » de l’Autre.

-La deuxième il la situe au retour d’un voyage au Maroc. C’est presque une expérience paradisiaque qu’il évoque. Le retour désenchanté le fait basculer à nouveau dans un état où il se sent perdre tout.

-La troisième décompensation sera en lien avec l’absence de sa femme dans le foyer pour des raisons médicales ( hospitalisation).

Lors d’une séance il élabore sur le fait qu’il se sent démuni maintenant, comme un petit enfant, et qu’en fait, son travail le comblait comme la présence de sa mère le comblait jadis. Il vit ce paradoxe de s’être très tôt débrouillé et battu et qu’en même temps il y a comme un tout petit enfant en lui qui dépérit hors de la présence de l’autre, ou d’un substitut comme le travail par exemple. Il évoque l’absence de son père qui s’il avait été là lui aurait donné les armes pour se battre dans la vie.

A la séance suivante il me dit qu’il a été consulté un ophtalmologue dans la semaine parce qu’il a eu des problèmes aux yeux – est-ce un problème « dieu » qui déterminerait en quelque sorte un rapport au ça-voir de la castration, une sorte de « ça crève les yeux ,Œdipe ? »

Mr X dit qu’il a un œil qui larmoie et qu’il voit moins clair. Il craint la cécité. Mais l’examen par un ophtalmologue ne révèle rien.

Je lui demande quelle atteinte de l’œil il redoutait. « Vous savez à la cornée (corps- né? ) il y a …,il cherche un long moment,….la pupille. » Il a peur que la pupille soit en mauvais état, puis il dit « ah non c’est la cataracte »

Je demande à Monsieur X quel est son statut du fait que son père est mort à la guerre ? Il me dit « je suis pupille de l’état » mais ça n’a rien à voir. D’être pupille ça me donnait les bourses. »

 Ce dire n’engendre pas chez lui un effet de sens qui permettrait « d’entrevoir » des effets de métaphorisation » comme mes interrogations interprétatives ci-dessus le soulignent. Je n’ai pas l’impression d’un s1 en jeu avec un S2, d’un entre-deux dans lequel se produirait l’aphanisis du sujet. J’ai plutôt l’impression de signifiant non pas uniquement collés au réel, mais de signifiants dans une prise imaginaire qui lorsque cette prise ne tient plus provoque le déchaînement des signifiants, ce qui pose la question d’un nouage particulier.

Ainsi le père manquant, mort, « lui permettait d’avoir les bourses (sic) ». La question du manque du père est ainsi réglé par lui comme un déplacement qui fait que les » bourses » valent pour le père. Or Monsieur X se vit, depuis ses expériences de manque ( son travail-passion, le Maroc, sa femme sans qui il ne peut pas exister),comme un coq châtré, sans bourse. La question du manque ne vient elle pas révéler la faille de la fonction phallique Po, il n’y a pas de signifiant pour dire l’absence, pour articuler un savoir à son propos, en interroger l’Autre. A l’hôpital « il brûle (sic) » comme on peut le dire d’une passion qui dévore. C’est d’ailleurs ce qu’il dit de son travail qui l’a bouffé. Là on retrouve la question d’un « phi O »(rencontre d’une jouissance énigmatique du fait qu’il n’est plus tenu par ce qui tenait lieu pour lui de NDP : le travail dans lequel il s’acharnait sur un mode hypomaniaque et valorisé socialement, tout enclin à suturer les manques de l’Autre. C’est d’ailleurs ce qu’il dit maintenant où il élabore grâce aux rêves qu’il amène en séance son impossible deuil. Il ne rêve que de travail au cours desquels il conclut des contrats d’assurance. Il rêve que son patron lui confie tous ses dossiers personnels et qu’ainsi il va pouvoir régler tous les problèmes d’assurance de son patron. C’est lui qui l’assure ( assurance-vie, assurance contre les aléas de la vie etc…)

J’accompagne Monsieur X dans son besoin de venir me dire ce qu’il fait et ce qu’il met en place pour s’en sortir, comment il supplée à ces manques : travailler bénévolement mais aussi travailler cette brèche ouverte qui se manifeste comme le fait qu’il n’aura peut-être plus les moyens d’assurer. Cela le met en face de ce vide de cette brèche où il lui manque les mots pour dire le manque, l’absence. Le père mort à la guerre a été remplacé par les bourses ou par les hommes, des pères qui lui ont appris à se battre, à ne pas se plaindre. Qui lui ont appris aussi a escamoté la dépression. Mais aussi il est devenu celui qui a eu une place d’homme auprès de sa mère à qui il a pu apporté très tôt de l’argent.

La question pour moi est bien celle-ci : le travail qui le comblait suppléait-il à un manque du signifiant phallique ( qui aurait pu dire aussi quelque chose du désir de la mère autrement que pour son fils seul représentant du mari mort)? Mais dans son cas c’est plutôt ce qui le fait se sentir un coq pour sa mère. A qui il donne tout ( et au travail ,et à sa mère). Mais le travail ici n’ a pas de connotation séparatrice, de ponctuation ou de scansion dans sa vie .

C’est pour cela que je fais, grâce aussi à d’autres éléments, l’hypothèse que ce monsieur a versé sur le mode mélancolique après avoir soutenu une position maniaque dont il dit qu’elle lui a toujours créé un état de grande tension. Se pose donc la question d’une structure psychotique.

Je ne pense pas avoir affaire à un patient qui pose la question de son désir. Auquel cas dans le transfert aurait surgit quelque forme de l’objet a chu. Il me semble plus rencontrer chez ce monsieur la position du psychotique et encore plus spécifiquement du mélancolique qui garde l’objet a dans sa poche. N’est-il pas aussi l’incarnation de l’objet a, face à un Autre jouisseur inentamable, à un autre qui ne peut s’en laisser déposséder, duquel il ne peut prélever aucun objet ?

On retrouve aussi chez ce monsieur la question de la sur identification abordée dans l’ouvrage « la psychose ordinaire » .

Ici le travail se fait aussi sur les deux temps qu’indique par exemple R. LEFORT et que je vais aborder. Ceci une fois établi que le transfert est en place. Un transfert spécial où il importe à Monsieur X :

1 – « de trouver quelqu’un à qui parler (sic) » (c’est exactement sa demande dans le premier entretien ) – La demande de Monsieur X corrobore le définition du transfert avec le psychotique tel que le propose R. LEFORT : « la différence entre Robert et Schreber tient à leur position d’être sous transfert ou non. Schreber déplore de n’avoir personne à qui parler ». Schreber se trouve donc hors transfert, dans l’impossibilité structurale d’instaurer un objet entre lui et l’autre, il fait une construction narcissique avec les objets des deux sexes en cachant l’un le pénis et en montrant l’autre. »

2 – « de comprendre ce qui se passe pour lui afin que ça ne recommence pas et qu’il retrouve l’assurance(sic) » . Demande qu’il formule ainsi. C’est bien ce qu’il pose comme essentiel lors des premiers entretiens : son psychiatre il ne le voit qu’une fois par mois pour son traitement, et il ne parle qu’un quart d’heure avec lui le temps, dit-il, d’adapter le traitement.

Mais, dans l’acte analytique, il ne s’agit pas que d’écoute il s’agit aussi de direction de cure. L’ analyste est censé entendre quelque balbutiement de l’inconscient. Mais quand le sujet « n’a pas » d’inconscient ( quand il n’y a pas de refoulement qui signe la mise en place d’un objet manquant ) qu’entend on ?

Il y a, me semble-t-il, chez ce monsieur d’une part comme un réel qui cherche non pas l’apaisement du symbolique, mais un apaisement par un décollage de ce réel avec le symbolique et aussi un apaisement par des identifications spéculaires qui tiennent. Il ne s’agit donc pas seulement d’être le secrétaire chez qui le psychotique viendrait uniquement déposer le paquet. Dans le cas de ce patient c’est venir avec fierté et jouissance me dire combien il était vigoureux avant. Mais c’est aussi aider à une construction qui permet de recréer une pare-psychose ou un sinthome, une manière de circonscrire la jouissance soit en dépossédant le symbolique de ce collage avec le réel ou en permettant au patient de mettre du jeu dans ses identifications afin qu’il n’ait pas « à les remplir à la lettre »

D’autre part et pour reprendre les termes de l’article « branchement, débranchement, rebranchement » : « la guérison de l’accès n’est pas affaire de procès symbolique…mais plutôt de restauration de ce cataplasme imaginaire. Il s’agira de laisser le sujet reconstruire des identifications d’objet susceptibles de masquer suffisamment l’abjection de son nom propre sans le déborder. »

Dans cette non-dialectique de l’avant et de l’après dont parle Mr X dont je rappelle les signifiants importants : avant c’est la Plénitude – il se présente Erigé comme un coq (au dessus du poulailler). Et l’après : de quoi se plaint-il sinon de la détumescence de son être. Il vient, me semble t-il, dire, d’une part l’impossible de la coupure, de la scansion, mais aussi l’impossible de l’articulation des signifiants et son anéantissement de par une perte d’identification imaginaire.

Dans le cas Robert, Rosine LEFORT dit qu’il sait, « par le savoir qui lui vient du réel qu’il faut une coupure pour avoir un Autre : il ne peut la faire que sur lui ; c’est celle de son pénis pour atteindre ce qui serait à couper sur l’Autre. »

Mr X d’une certaine manière dit que tout son être est identifié à ce « Pénis-Phallus ». Avant il n’était qu’un Roc, toujours sous tension comme il dit. Après – quand la société du travail ne veut plus de lui il se sent : Vide – Châtré – Mou, et lorsqu’il se retrouve sans sa femme c’est la décompensation totale, cette expérience laisse une béance. Maintenant donc il n’a envie de rien mais cela rejoint ce qu’il disait lorsque hors de son travail, sa seule passion il n’y avait rien qui comptait vraiment pour lui. Tout ou rien. L’objet a, il semble bien qu’il l’ait dans la poche, et même qu’il en dépasse.

Le travail avec Mr X consiste aussi en une construction qui se différencie bien de l’interprétation. Comme le souligne R. LEFORT « Le savoir de l’Autre passe par son dire ; c’est bien pour cela que l’interprétation est presque impossible dans la psychose puisque cette parole de l’Autre en l’absence du symbolique, donc de la Verneinung, a un effet de réel…. Le signifiant pour le psychotique , c’est celui de l’Autre, celui du surmoi, celui du « tu » ; il est en extériorité au sujet ce qui le prive des objets de son corps et montre l’Inconscient au grand jour. Dans ces conditions il faut que je dissocie le signifiant et la chose, car le signifiant, faisant effet de Réel, est pour l’Autre, d’où l’importance de rendre l’objet comme produit de son corps et non comme produit du signifiant de l’Autre. » Ce que dit R. LEFORT est bien en rapport avec la tendance qu’a, par exemple, le psychotique à se mutiler pour restituer à l’Autre, l’objet confondu, fusionné, avec le signifiant. Elle ajoute « l’impossible souhait d’avoir l’objet de l’autre est évacué par le sujet et lui revient du dehors comme le souhait de l’Autre de prélever l’objet sur lui » cet objet a à voir avec le sexe « car, selon la formule de Lacan, le langage désarrimé du sujet parle du sexe, c’est pourquoi le psychotique sur le versant de l’objet fait coupure réelle sur son sexe et non pas coupure signifiante.

Monsieur X, identifié au Phallus de l’Autre ( celui de la boite pour qui il travaillait) n’est plus rien puisque l’Autre n’est plus là pour le faire valoir comme Phallus qui doit, donne tout à la boite et surtout vient parer à la décomplétude de l’Autre.

Ainsi le travail de construction pour R. LEFORT est en référence avec ce que dit Freud dans son article « construction dans l’analyse »

« Le terme d’interprétation se rapporte à la façon dont on s’occupe d’un élément isolé du matériel, une idée incidente, un acte manqué. Mais on peut parler de construction quand on présente une période oubliée de sa préhistoire- Freud »

« En suivant Freud, dit R. LEFORT, nous dirons que, dans la psychose particulièrement , les constructions de l’analyste sont la base du travail thérapeutique pour connaître avec le psychotique le noyau de vérité contenu dans son délire… La construction se pose comme la production par l’Analyste, à sa place de grand Autre, d’un discours qui par le signifié crée un nouveau Réel, issu du Symbolique dont l’analyste est le lieu un Réel qui s’oppose au premier, celui du surmoi»

Ici R. LEFORT situe l’analyste pas seulement en place d’objet a qui ne veut rien pour son patient mais en place d’un grand Autre. Un grand A décomplété qui prend en charge le S1S2 holophrasé non pas tant pour faire advenir l’aphanisis du sujet que pour prendre en charge la part de réel lié frénétiquement au signifiant. L’analyste s’offre ainsi comme dépositaire d’une part de jouissance permettant ainsi un dégagement d’une jouissance lié au signifiant de par son collage au réel.

En reprenant la différence entre construction et interprétation, la construction re-présente la « période oublié de la préhistoire » que je reformulerais plutôt comme ceci : la construction re-présente ce qui, rejeté au-dehors n’a pu s’inscrire dans un nouage RSI chez le psychotique. Travail qui permettrait de délier le signifiant de son rapport au réel, et l’imaginaire de sa prise à la lettre.

Pour reprendre ce qu’avance R. LEFORT ne peut-on pas dire que c’est par le réel que le psychotique peut nous dire aussi quelque chose. Ça peut vouloir dire que ça n’est pas tout a fait chose perdu pour le psychotique. A entendre dans les deux sens « si la chose n’est pas perdue » ce qui constitue un Autre persécuteur et jouissif, il y a quelque chose à entamer.

Pour Monsieur X c’est peut-être une invitation à construire quelque chose avec ce réel pour l’amener à une « opération signifiante » d’un registre particulier, invitation aussi à retrouver des relations spéculaires le stabilisant.

Le travail au niveau du signifiant permet que l’imaginaire se déploie , s’articule autrement, permet des reconstructions imaginaires dans le transfert , moins problématique. Renouer avec les identifications, re-idéalisé certaines identifications imaginaires non envisagées par le sujet a été aussi un axe de travail avec Mr X.

Actuellement Monsieur X. vient particulièrement questionner ce signifiant qu’il n’a pas réussi à transmettre et qui l’interroge dans ses rêves « je ne rêve que de travail ». Ce signifiant se manifeste dans le fait que ses deux fils sont sans emploi, qu’il n’arrive pas à s’insérer dans le « monde du père ». Et inlassablement il vient mettre au travail cette question toujours la même et pourtant jamais la même : un écart se creuse ! Monsieur X a, en accord avec son psychiatre considérablement diminué les psychotropes et se trouve de moins en moins submergé par l’envahissement d’angoisse qui lui faisait craindre l’écroulement.

A l’inverse que se passe-t-il quand le réel est pris au pied de la lettre?

Le risque n’est-il pas de réduire le sujet psychotique à un être de folie, qui à la limite angoisse tout le monde et qu’on enferme. Le risque n’est-il pas d’ enfermer la seule capacité qu’il a encore à nous signifier quelque chose en prenant l’acte pour ce qu’il semble être, en l’interprétant au registre des codes sociaux et des bonnes manières. On va donc essayer de le rééduquer ou on l’enfermera

La démarche socialisante, estime-t-on, lui donne sa chance en le rééduquant ! mais n’est-ce pas le rayer définitivement de son humanité ? C’est ce que je vais essayer de montrer en parlant de : « la séance-séquence au sujet du psychotique et conséquences »

Deuxième vignette

Lors d’une reprise clinique les éducateurs parlent de Monsieur B. qui pose problème dans l’institution.

Monsieur B rempli les armoires de sa chambre de bouteille vide en plastique , puis tous les espaces. Cela irrite les femmes de ménages qui débarrasse sans cesse sa chambre. Mais, lui, remplit aussitôt celle-ci de bouteilles qu’il va chercher dans les poubelles. La demande des femmes de ménage s’inscrit dans le bon fonctionnement de l’institution, eu égard ne serait-ce qu’à l’hygiène etc.… Du côté des éducateurs elles revendiquent le droit à ce qu’on reconnaisse leur travail et à ce que les éducateurs ne prenne pas le parti des résidents. Il faut qu’ils apprennent à vivre en société . Ça va dans le droit fil, selon elle, de la recherche d’autonomie.

Les éducateurs s’interrogent sur ce qu’il faut faire. Une éducatrice dit : c’est étonnant il y a toujours dans chaque bouteille un papier avec son nom écrit dessus.

En travaillant sur son histoire une construction s’offre à nous . Décryptage d’un réel que l’on pourrait considérer aussi dans ce cas – pour reprendre les termes de Rosine LEFORT – comme une inscription dans le réel de la préhistoire du sujet. Est-ce par ces actes insensés que ce sujet témoigne de sa position de sujet/objet ? Comme si ces bouteilles créaient une démultiplication en miroir de la position où il se trouve et qui dés l’origine le figea dans une position d’ enfant/objet jeté au monde comme une bouteille à la mer. Mais n’est-ce pas à prendre aussi comme une question, la question de son origine ? Ses bouteilles sont-elles à prendre comme des bouteilles à la mer, celle dans lequel on envoie un message, un appel à l’autre. L’appel concernerait ici son origine puisqu’elle met en question le nom, son inscription symbolique au sortir des eaux (la bouteille vide).

Quels sont les effets d’une telle construction dont on pourra m’objecter qu’elle est très subjective, voire imaginaire ? Les effets furent déjà qu’en traduisant aux femmes de ménage que cet acte était peut-être une manière pour Monsieur B de se construire une enveloppe protectrice et en même temps de poser la question de son origine, une des femmes de ménage s’en émut, les autres en furent aussi touchées et leur rapport avec Monsieur B se transforma. Cela permit ensuite aux éducateurs de reprendre eux aussi la question différemment avec Mr B.

Cette construction élaborée ici avec le personnel eut pour effet de ramener à une humanité, Mr B. Mr B avait quelque chose à dire, cela avait du sens et ses actes n’était pas que pure folie. Acte dénué de tout rapport à l’Autre.

Le travail dans cette perspective peut-il être considéré comme une manière d’ôter au signifiant cette part du réel qui ne s’exprime qu’en acte ? Une manière « d’humaniser » le psychotique qui serait pour celui ci trouver quelqu’un à qui parler, à sa manière bien sûr, et aussi être entendu. Manière d’ôter au réel la part de pure folie et d’entendre qu’il y a aussi du signifiant qui y est logé ?

Cette prise en compte du signifiant sous transfert me semble s’inscrire dans ce que MALEVAL indique sur les places de l’analyste en rapport avec le deux pôles symboliques à partir desquels le psychotique peut procéder à une reconstruction de la réalité « tout en s’orientant sur le tempérament de la jouissance et non sur l’interprétation de la psychose de transfert et des identifications projective. L’analyste en oriente la jouissance et accompagne le psychotique dans la significantisation de celle-ci. »

Troisième vignette

Le comportement de Mr C devient insupportable pour l’ensemble des éducateurs.

Il n’a de cesse de leur demander des cigarettes. Les éducateurs se sont fait dans l’institution les garants de la bonne santé de Mr C tout en essayant de limiter cette jouissance tabagique destructrice.

La question sempiternelle qui finit par exaspérer tout le monde est de la part de M.C. : « tapa-uneclop ? » ou « ta-unecigaret ? ».

A chaque fois M C. est ramené au fait qu’il vient juste d’en fumer une, qu’il faut qu’il se limite etc.. remontrance qui sont sans effet.

Mais il semble bien que pour M C. aucune cigarette ne compte et ne vienne s’inscrire comme première cigarette à partir de laquelle il peut en dénombrer d’autre. Savoir ainsi qu’il vient d’en fumer une ou qu’il en a fumer trop.

Cette question interprétée au sens du besoin ou de la demande, ce « tapasuneclop » fait presque holophrase et vient comme indiquer l’ouverture impossible entre S1- S2 d’un espace vide où se loge justement le creux du signifiant, plus précisément l’espace vide ou se situe l’aphanisis du sujet.

Si cet espace est obturé il n’y a pas d’énigme du désir de l’autre.

Le S1 signifiant unaire introduit le sujet au champ de l’Autre.

Le signifiant unaire est à rapprocher de ce que Freud dit du trait unaire (einziger Zug). Comme trait unique c’est le rapport minimal entre le moi et son objet. Freud dit que l’identification constitue la forme la plus primitive de l’attachement affectif à un objet ( dora et la toux de son père) l’identification est limite et n’emprunte qu’un seul des traits. Ce trait unique signe son identité qui elle même est en lien avec un objet qui par son effacement, par l’intermédiaire du marquage du trait compte à travers son absence.

Dans la demande toujours répétée d’une clope ce qui est entendu c’est justement la demande à laquelle répond l’attitude de régler la personne au niveau des règles sociales ( réfréner sa pulsion orale comme on dit ) et de l’hygiène ( prendre soin de son système respiratoire ).

Ce qui n’est pas perçu dans cette formulation répétée c’est que pour ce sujet il ne s’est peut-être pas constitué de « première clop ». Cette « première clop » dont tout bon névrosé a quelque chose à dire.

Ici ce sujet ne peut rien en dire elle ne constitue même pas une trace qui peut s’effacer et donc compter pour zéro. Pas de comptage à partir d’une expérience de cette « clop » qui aurait permis au sujet de s’effacer devant une expérience partie en fumée certes mais inscrite dans son effacement. D’où la vanité de ramener quelque chose de la comptabilité : tu as déjà fumé x cigarettes ce matin ça suffit !

Or il semble qu’il ne s’agit pas pour ce sujet de clop mais de ce qui entre et sort sans laisser la moindre trace, le sujet semble ne pouvoir s’accrocher à aucun signifiant qui compte et le ferait compter pour quelqu’un.

La question – et non la demande – sans cesse formulée de cette clop ( pour d’autres sujets il s’agira de montres ou autres objets) me semble plus témoigner d’une mise au travail de la personne psychotique au regard de cette impossible inscription d’un signifiant qui le représenterait auprès des autres signifiants.

Cette mise au travail avec les éducateurs a eu pour effet de permettre à certains de se repositionner quant à une perspective ré éducative pour entendre qu’il s’agissait peut-être d’autre chose pour Mr C. L’agressivité parfois contenue, parfois actée, s’est estompée pour laisser la place à une rencontre différente avec Mr C.

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